Inactuelles, 32 : La fin du monde aura bien lieu

On connait la fameuse paperolle de Pascal : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. » C’est frappé comme une maxime de La Rochefoucauld, sauf que c’est avant. Et puis surtout, cette métrique : 6 / 8 // 2, un « vers » à la manière de Senghor ou de Réda, et le couperet glacial, un cri d’oiseau de nuit, l’effraie justement, chère à Jaccottet. Pascal est décidément un de nos grands poètes, moderne entre les modernes, peut-être parce que seul de son époque il ne nous a laissé que des bribes, des fragments, des brouillons en somme – chose que personne ne faisait. Or c’est là que se montre le génie brut, la jaculation dionysiaque – comme chez Héraclite, ou l’ultime Nietzsche.

Qu’est-ce que cela dit ? D’abord ce que tout le monde peut éprouver et ressentir. Depuis qu’on sait que « la voûte étoilée » n’est qu’une image, et que le ciel n’est pas un firmament, on éprouve devant la nuit constellée, comme Van Gogh, un vertige répété. Car cette profondeur n’a pas, ne peut pas avoir de limites. Nul besoin de théories cosmologiques alambiquées évoquant des univers emboîtés les uns dans les autres : cet univers que nous voyons, que nous sentons, est tout bonnement infini selon le mot de Pascal. Et notre regard s’y perd, et notre imaginaire. La question de savoir s’il est en expansion indéfinie, ou si cette expansion va « un jour » trouver ses limites, ne nous concerne pas vraiment, humbles mortels que nous sommes.

Pascal n’avait pas nos télescopes (surtout le prodigieux Hubble), ni nos monstrueux calculateurs, à l’origine desquels il est pourtant. Son effroi n’a rien de scientifique – en tant que savant il ne pourrait que s’enthousiasmer : ce dont il est question, c’est de Dieu. Puisque Dieu a rassemblé en la Terre et en l’homme le meilleur de Lui-même, et en aucun autre monde, dont son Livre ne dit rien, comment a-t-il pu laisser à notre perplexité (à notre angoisse) ces mondes infinis que maintenant (depuis Galilée, entre autres) nous voyons – et dont nous savons qu’ils ne sont que la proche banlieue de mondes à venir, infiniment plus lointains et surprenants ? Pourquoi Dieu a-t-il laissé derrière Lui cette énigme, bien plus redoutable que celle du Sphinx ? Certes Pascal est janséniste, et donc intellectuellement aux antipodes de ces plats quiétistes que nous sommes, à supposer que nous soyons encore chrétiens ; mais tout de même ! notre Dieu est un Dieu caché, dont les desseins resteront masqués jusqu’à la fin des temps humains, oui-da, mais que fait-Il des savants occupés de Sa gloire ? Il leur montre de loin un spectacle fulgurant, et les replonge dans les ténèbres ?

Je suis sûr que Pascal a douté. Il est impossible qu’un tel esprit (encore souvent ostracisé à cause de ses positions idéologiques) ne se soit pas posé il y a près de quatre siècles les questions que nous balbutions aujourd’hui. Le spécialiste du vide et des sections coniques en savait autant sur l’univers connu alors que Copernic et Galilée – que nous n’étions pas au centre mais à la périphérie de quelque chose même pas au centre, qui lui-même…De sorte que de proche en proche cette pensée centrifuge pourrait bien nous mener, dans un processus de déterritorialisation (Deleuze) – qui sait où ? Hors du connu, et de nous-même peut-être. De là cet effroi, de qui craint sa propre pensée, et jusqu’aux conséquences de son regard.

Je ne sais plus quand j’ai pour la première fois regardé le ciel nocturne, ces éclaboussures de lumière encore exemptes de la pollution lumineuse que nous connaissons aujourd’hui presque partout. J’ai vu des étoiles qu’on ne voit plus que du Sahara ou de Sibérie. Cela a dû m’émerveiller, car j’ai rêvé d’être astronome. Je rêvais aussi que j’écrivais des poèmes – et cela je l’ai fait, vers mes huit ans. C’était quand même plus facile que d’aller pour de vrai sur la Lune, comme Tintin. Et puis j’ai reçu de mon père, qui le tenait d’un collègue de bureau, un livre lourd et précieux qui ne m’a plus quitté : Le ciel et l’univers de l’abbé Moreux, ex-chanoine et directeur de l’observatoire de Bourges (Gaston Doin éditeur, 1928 – « avec 595 figures dans le texte, et XXIV planches en couleurs hors texte », comprendre des aquarelles de l’auteur). Belle reliure, papier glacé d’époque. L’abbé est fort savant pour son temps – l’astrophysique a fait des pas de géant depuis la maîtrise de l’Espace proche, l’informatique, l’optique en orbite ; et il dessine aussi bien Mars que Saturne. J’ai ensuite collectionné les livres de ce genre, comme Mitterand les atlas. En changeant d’hémisphère j’ai éprouvé quelque inquiétude : allais-je me sentir égaré comme les marins de Magellan ? Bien sûr il y a la Croix du Sud, somptueuse ; mais surtout Orion est toujours là ! Cul par dessus tête certes, mais bien présent, seule constellation visible des deux hémisphères. C’est très rassurant, je l’avoue. S’il n’y avait ici qu’étoiles nouvelles…

Et à ce propos (le Voyage radical) – notre horizon désormais, c’est Mars, qui reçoit bien malgré lui un bombardement de robots made in USA. Irons-nous sur Mars ? Oui, sans aucun doute, et ce sera comme le voyage de Magellan : neuf mois de navigation, la Terre dans le rétroviseur qui devient imperceptible… « Maison ! » seront-ils tentés de crier à leur tour. Car il faudra éduquer / inventer une nouvelle espèce d’hommes pour ces voyages-là. Nous en rêvions quand j’étais collégien, et je ne verrai peut-être pas les premiers pas humains sur la planète rouge. Je l’espère pourtant, sans me cacher que ce pas de géant ne sera qu’un saut de puce : telles sont les distances dans l’univers que notre galaxie elle-même (notre ville), avec ses 100 000 années-lumière (AL) de diamètre, nous est sans doute à jamais inconnaissable. Car il s’agit d’échelles de grandeur auxquelles nos esprits ne sont pas préparés. Les sondes américaines lancées dans les glorieuses années 70 ne sont même pas encore sorties du système solaire ; or celui-ci gravite autour d’une étoile si banale que sa plus proche voisine, banale elle aussi, Proxima Centauri (M’ame Michu en quelque sorte), n’est distante « que » de 4 AL. Si l’on se souvient qu’une AL = 10 000 milliards de km environ, on se rend compte que pour présenter nos voeux à la voisine on n’est pas sortis de l’auberge. Avec les moyens techniques actuels ça nous prendrait dans les 80 000 années, l’aller simple, sans savoir ce qu’on trouverait là-bas. Oublions.

Bien entendu que les moyens techniques actuels feront pouffer nos descendants des millénaires à venir, espèce génétiquement modifiée qui plus est (sera). Mais je pouffe à mon tour et par avance : car si d’extraordinaire ils avaient des véhicules capables de se mouvoir à la vitesse de la lumière, il leur faudrait encore des dizaines de milliers d’années pour atteindre les galaxies satellites (le Grand et le Petit Nuage de Magellan), et quant à espérer prendre l’apéro sur quelque galaxie du Groupe Local… Parlons-en, tenez, du Groupe Local. Déjà ce n’est qu’un petit vassal de l’Amas de la Vierge, mais bon, pas de cruauté inutile. Dans le Groupe Local, nous (la Voie Lactée) nous inclinons bien bas devant notre maître incontestable, la galaxie d’Andromède, 250 000 AL de diamètre, un monstre à 1000 milliards d’étoiles. Les forces de marées dans l’univers proche étant ce qu’elles sont, Andromède se rapproche de nous (comprenez qu’il nous attire) à une vitesse que je préfère vous taire ; mais comme il se situe à quelque 2,5 millions d’AL de nous, la collision (façon de parler – tout cela, c’est du vide) devrait se produire dans à peu près 4 milliards d’années. Ne quittez pas votre barbecue, les côtelettes sont à point.

Il se pourrait, alors, que le système solaire, déjà marginal, soit éjecté sur une autre orbite. Mais dans 4 milliards d’années, vous le saviez déjà, notre Soleil, ayant brûlé l’essentiel de son hélium, sera devenu une étoile froide, autrement dit une Géante Rouge qui aura calciné toutes ses planètes jusqu’à Mars inclus. Où serons-nous alors, ma puce ?

C’est bien ce que je disais : la fin du monde est pour demain. Sauf que si l’évolution se poursuit, les espèces biotechnologiques et absolument dépourvues d’émotions (archi-spinozistes) qui nous auront succédé, auront migré depuis longtemps dans un autre quartier de la galaxie. Où le choc d’Andromède les rejoindra quand même.

Pascal avait raison, en somme. Ce silence de Dieu, ça fout les jetons. A moins que le problème ne soit Dieu Lui-Même. Chaque fois que je contemple les étoiles, il me semble qu’elles clignent de l’oeil.

Alain PRAUD

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