Des romans, pour quoi faire ?

Je déteste qu’on me raconte des histoires.

Dans mon enfance, autant qu’il m’en souvienne, les contes de fées me laissaient de marbre, pour la plupart.
Je n’avais pas non plus d’objet genre doudou. Pas de peluches. Seulement un mouchoir blanc, que je laissai tomber dans la rivière. Je n’en voulus pas d’autre.

Comme je ne parlais toujours pas, on consulta. Mais de toutes mes oreilles, et je les avais grandes, j’écoutais les gens, la radio. Un jour je me décidai à proférer une phrase complète. Et je n’ai plus cessé. Je faisais rire dans les lieux publics. A l’école pour ce motif je fus maintes fois puni, c’est à dire giflé. Rien n’y fit.

Puis je me tus et me mis à lire pour de bon : des romans, par dizaines. Puis centaines sans doute. L’été de mes treize ans, ou quatorze, un roman policier par jour. Il n’y a que deux romans policiers : celui où l’assassin est connu dès le début, celui où il faut attendre la fin. Crime et châtiment ou Mort sur le Nil. Je préfère de loin le premier. Le suspense ne m’intéresse pas. Seul m’importe le suspens. Je m’amuse toujours de qui se bouche les oreilles pour ne pas s’entendre conter la fin d’un roman ou d’un film : l’important n’est pas de savoir si le héros meurt à la fin, mais pourquoi on le fait mourir – et surtout, par quel cheminement de mots.
Une histoire qu’on raconte, ce sont des mots en un certain ordre assemblés après avoir été choisis. Mais ce ne sont que des mots. On rougit de rappeler ces choses. On sait, dès l’affaire engagée, que Julien Sorel meurt à la fin, et Emma Bovary, et la Bérénice d’Aurélien. Il ne peut en être autrement, la piste des mots va là. Mais Raskolnikov ne meurt pas, ni Des Grieux, ni Bardamu. Ce n’est pas forcément plus drôle. La mort de Frédéric Moreau est le non-roman impossible que Flaubert lui-même n’a pas tenté d’écrire.

Très tôt, mystérieusement, je n’ai plus voulu être au monde. Je ne mangeais que de force et ne dormais que sous gardénal. Les images et les mots m’ont ramené à la vie. Les images, non le réel. Les mots, pas les histoires. Le sort du Chaperon rouge me troublait bien moins que le « petit pot de beurre » et surtout « Tire la bobinette, la chevillette cherra », formule autrement plus fascinante qu’un loup contrefaisant la grand-mère.

C’est le comment qui compte. Comment dire – comment taire. « Mais comment était-ce ? comment était-ce ? » se demande en boucle le narrateur de La route des Flandres. Ce que c’était, il le sait – c’est le comment qui est perdu. Avant de perdre la mémoire des choses nous perdons, sans cesse, et irrémédiablement, leur comment. Je puis bien raconter mon enfance, les faits en sont connus, les repères normés, les documents archivés ; mais je dois réinventer le comment des choses ; alors je raconte comment, je raconte comme on ment.

Croyez-vous à la résurrection de Lazare ? lance à Raskolnikov (Pierre Blanchar) le tortueux commissaire Porphyre (Harry Baur). Et devant l’étonnement de l’autre il ajoute, plus fort : Y croyez-vous littéralement ? Tout est là. A sa mère qui se risquait à lui demander le sens d’ Une saison en enfer, Rimbaud aurait répondu, « d’un air tout modeste » (selon sa soeur Isabelle, cinquante ans après) : « J’ai voulu dire ce que ça dit, littéralement et dans tous les sens. »

Ce que je partage avec Rimbaud (comme d’autres, et avec d’autres) : la littéralité des choses m’importe au premier chef.

Tout le monde aime Les Misérables, au besoin sans l’avoir lu. Privilège du génie. Mais ce que tout le monde aime, Jean Valjean, Cosette, Fantine, Marius, Gavroche même, je ne dis pas que le père Hugo s’en désintéressait – je tiens que c’était pour lui parodie et ornementation. Parodie, sans ironie, sans cruauté, des feuilletons populaires (vous voyez bien que moi aussi je peux) ; ornementation comme chez les grands Baroques – Caldara, Couperin, Biber, Bach – où elle est aussi importante que les plumes de l’oiseau (écouterait-on le chant d’un oiseau sans plumes ?). Sans le plumage chatoyant de l’histoire de Valjean et de Cosette, conte pathétique, ambigu et cruel, nul ou presque ne lirait ce monument. Or justement le monument est ailleurs, dans l’immense récit de Waterloo, l’épopée des barricades (personne n’a fait mieux – comme personne n’a surpassé la séquence chaotique et grandiose du film de Raymond Bernard), et jusqu’à l’histoire des égouts de Paris. Comme Manzoni, Melville, Tolstoï, Joyce, Lowry, peu d’autres, Hugo a voulu que le monde devienne un livre ; un livre-monde. Une encyclopédie provisoire des choses humaines. Une cathédrale humaniste.

Dans les années 60 a soufflé un vent qui a cru mettre toutes choses par terre. Il ne s’agissait que de jeter à bas tout ce que nous avions cru valide : la représentation sous quelque forme, toute survivance du clavier bien tempéré, la danse autrement que nu, toute écriture permettant la moindre image mentale. J’avais 18 ans, j’autorise quiconque à dire que c’est le plus bel âge de la vie et j’adhérais à tout cela ou presque. Ce qu’on appelait le Nouveau Roman fut une révélation, d’ailleurs assez tardive, Claude Simon d’abord puis quelques autres, Ollier surtout. Plus tard encore Maurice Roche et l’incipit de Compact : « Tu perdras le sommeil au fur que tu perdras la vue ». Il en fallait peu, dira-t-on, pour nous émouvoir. Sans doute. Mais nous sortions de près de deux siècles de romans à la Balzac, qu’en plus la critique marxiste nous présentait comme un horizon indépassable. Alors tout effacement de la diégèse, du personnage, de la psychologie, de la sociologie, de l’idéologie, de l’eschatologie, etc. dans le roman pour commencer (et au cinéma), c’était de l’oxygène pur. Mais on se livra à tant d’excès dans cette nouvelle scholastique que l’envie de s’entendre raconter des histoires comme avant revint en force. Alors nous en sommes revenus assez massivement à la pâtée pour chats des années 30 ; ce qui ne rajeunit personne, on en conviendra.

Un poncif universitaire disait pourtant qu’on était passé de l’écriture d’une aventure à l’aventure d’une écriture. Et pour moi La bataille de Pharsale de Claude Simon, La vie mode d’emploi de Georges Perec étaient les parangons de cette nouvelle esthétique. Mais au coeur des années 80 il fallut déchanter et revenir à des sentiments plus consensuels. Car avec la poésie on peut rigoler et gaspiller, pas avec le roman : les sommes en jeu sont colossales, sur un seul de nos insensés « Prix littéraires » une maison d’édition peut péricliter ou renaître de ses cendres. Tout se joue, même, entre deux ou trois maisons, bientôt sans doute un seul groupe qui distribuera les rôles pour faire illusion.

Alors je ne lis plus que les romans de mes amis, et des amis de mes amis, qui ne briguent aucun prix et n’ont pas peur de l’aventure : Pierre Bergounioux, Jean-Paul Goux, François Bon, Pierre Michon, Jean Echenoz, Annie Ernaux…Ajoutons par faveur spéciale des étrangers comme Jim Harrison ou Haruki Murakami.

Mais déjà on fait des découvertes en examinant l’incipit de Madame Bovary. Ecoutez voir :
Nous étions à l’étude, quand le Proviseur entra, (6+7=13) suivi d’un nouveau habillé en bourgeois (5+6=11) et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre (6+7=13). Ceux qui dormaient se réveillèrent, (4+4) et chacun se leva, comme surpris dans son travail. (6+8)
Ces quatre lignes, nous le savons, Flaubert les a remâchées dans tous les sens avant de les fixer ainsi. Or que voit-on ? Le premier segment est pair (6), puis c’est l’entrée de ce groupe improbable, le proviseur, le nouveau, le garçon de classe : tout devient impair (13/11/13). De nouveau les installés, ce nous à jamais énigmatique, où tout est carré, 4,6,8, 4+4, 6+8. Qu’est-ce à dire ?
Peu importe ce que Flaubert a clairement voulu – le principal c’est ce qu’il dit. Littéralement. Les élèves, les assis (qui dorment), l’étude et le prof qui la surveille (en somnolant, lui aussi), c’est la quadrature du conformisme, des clercs de notaire (Léon), des pharmaciens (Homais), des bourgeois (« J’appelle bourgeois tout ce qui est bête »). Le nouveau, l’intrus, le bouffon et son cortège carnavalesque, c’est Charles Bovary (Charbovari ! = charivari), celui qui quoi qu’il fasse est du côté de l’impair, quand il n’est pas l’Impair personnifié (l’anti-mari qu’il est sans cesse, le toubib a minima, la désastreuse opération du pied-bot). Flaubert « gueulait » ses phrases pour les éprouver. Et moi, c’est ce que j’entends. Rimbaud : J’ai voulu dire ce que ça dit.

Celui qui a osé commencer : Longtemps, je me suis couché de bonne heure a voulu, avec ce décasyllabe « moderne »(à 2 césures) signifier au monde qu’il entreprenait une geste aussi ambitieuse que la Chanson de Roland.

« Tout ce qui commence en ce monde est le commencement d’un monde » (Ricoeur). Qui ose commencer un monde est un grand aventurier et un grand ascète. Je n’ai jamais osé, parce que je ne suis ni l’un ni l’autre. Ou un peu l’un mais pas assez l’autre. Comme presque tout le monde. Poète, c’est finalement plus facile. Enfin, en ce sens-là.

Alain PRAUD

2 commentaires sur “Des romans, pour quoi faire ?

  1. Si j’avais ton talent Alain, j’écrirais un article pour te convaincre de publier. J’attends ce livre moi la lectrice. J’ai toujours besoin d’écrivains ou d’artistes pour me réjouir et me faire grandir. Tu es du nombre. Je t’embrasse; Myriam

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  2. C’est déjà publié, comme tu vois. Tout cela tiendrait dans un bien mince volume.
    Il paraît que je sculpte ma statue intérieure (Michel Serres) – si c’est le cas, elle ressemblera à un Giacometti. Et encore je me trouve bien bavard. Je revois Thomas Bernhard renversé sur son fauteuil, humant à pleins poumons (si l’on peut dire, s’agissant de lui) le soleil d’hiver à Palma de Mayorque : « Dès qu’on dit quelque chose, c’est déjà une exagération. »
    C’est à cette aune que j’évalue mon écriture. Alors…

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