Trom, où est ta toirvic ? (Bac 2012)

Donc, cette année, c’était la poésie. Et satirique, pour faire bonne mesure. Un beau poème de Verlaine proposé en commentaire, bien coruscant, bien abrasif : « L’enterrement » (Poèmes saturniens).

Premier problème : ce poème ne figure pas dans le recueil sus-mentionné. Bon, pas grave, disent les internautes, il est bien « dans l’esprit saturnien », alors…N’empêche, cette approximation (invisible des candidats, je le concède – sauf peut-être de ceux qui avaient étudié le recueil allégué) est révélatrice de cette usine à gaz funambulique qu’est devenu le baccalauréat – toujours plus compliqué, toujours plus fragile. Passons.

Passons, car ce qui m’intéresse ce sont les candidats. Or en corrigeant on en apprend de belles. D’abord que Verlaine est certes un poète (on veut bien en convenir), mais avant tout un pédé, marqué par « sa stimuleuse vie amoureuse avec Rimbaud », et qui, forcément, manifeste « provocamment » son « ironisme ». J’ai l’air de persifler, mais en aucune façon : car ceux-là du moins ont perçu le second degré, et – ce qu’on attendait d’eux – le projet satirique (« le satirisme », disent-ils aussi).

Mais beaucoup d’autres n’y ont vu que du feu. Verlaine s’esbaudit aux enterrements, c’est son spectacle préféré, voire serait-il lui-même un héritier qui attend son dû ?…Verlaine, un héritier, ça ne cadre pas – Baudelaire oui pourtant, et rentier sous tutelle, mais ça nul ne le sait puisqu’il est gravé dans le marbre que Baudelaire est un « poète maudit » (diable !), comme évidemment Verlaine (ô combien responsable de cette ânerie, qu’il applique d’autorité à Rimbaud). Passons, là encore. Je n’ai ni sanctionné à l’oral, ni même repris (pas le temps, de toutes façons) les candidat(e)s qui récitaient ces approximations qu’on leur avait soufflées, que loin en amont on avait soufflé à leurs maîtres(ses). Là n’est pas le noeud, et l’Epreuve Anticipée de Français n’a rien à voir avec l’agrégation de lettres modernes. On l’oublie parfois.

Non, ce qui m’attriste un peu, en définitive, c’est le peu d’audace de ces ados que nous savons impertinents, voire provocateurs, et qui soudain, comme frappés du sortilège d’une mauvaise fée, parce qu’ils ont endossé l’habit du candidat (du coglione, comme le mot l’indique, vêtu de probité candide et de lin blanc), se muent en crapauds conformistes, en lézards normalissimes. Euh non c’est pas bien de se moquer des morts, et encore moins de satirifier les braves travailleurs qui, la pioche à la main et le devoir chevillé, et quant au prêtre et à l’enfant de choeur (de coeur !), que dire ? Peut-être que, comme Voltaire, Verlaine se moque (un peu / beaucoup) de la religion ?

Je vais bientôt passer le bâton à quelques-uns de mes élèves (filles surtout, brillantissimes) qui à leur tour blanchiront sous le harnois en pestant contre l’institution. Je le ferai le coeur gros mais le coeur plein d’affection et d’admiration pour toutes celles et ceux qui participent à cette course de relais depuis Socrate – et avant lui, ailleurs, Confucius. Longtemps, bien longtemps encore, des disciples mettront leurs pas hésitants dans l’empreinte sacrée des maîtres, et c’est bien ainsi, c’est dans l’ordre. Et aussi que l’empreinte sacrée, ensuite, on s’en tamponne et s’en affranchit pour être à son tour un maître, à son tour menacé d’obsolescence. De ringardise. Mais d’ores et déjà il me faut battre ma coulpe, en mon nom propre, au nom de tous mes valeureux collègues, au nom de l’institution elle-même qui n’y songe guère et qui en est pourtant responsable au premier chef : ces enfants que nous appelons élèves et qui sont aussi nos enfants, libres et vifs comme on ne le fut jamais à cet âge, nous ne savons toujours pas leur montrer l’efficace de cette liberté, de cette aisance de parole et de pensée en quoi naturellement ils se meuvent. Au lieu de les libérer nous les terrifions, au lieu d’aiser leur parole nous l’atrophions. Combien de fois m’ont-ils dit, après telle séance de Verlaine justement, mais même de La Fontaine : »Mais comment oserons-nous dire ça à l’oral ? Monsieur, vous y pensez ? » Oui, j’y pense.

Certainement pas pour répéter ridiculement les provocations (d’ailleurs bien modérées, car il se bride par bienséance) d’un maître toujours en représentation (ce dernier Mardi-Gras, des élèves, admirablement costumées : Monsieur, vous ne vous costumez pas ? _ Mais je le suis déjà, mes chéries…). Mais pour éveiller en cette fraîche et ardente jeunesse qui fut aussi la mienne le même ardent désir d’émancipation, de liberté à tout prix. Pas au prix de l’échec, dira-t-on ; mais justement : ce qu’on leur demande, et il faut savoir les en persuader, c’est un soupçon de conformisme (le cadre formel, de plus en plus souple) comme écrin à une liberté flamboyante qu’ils portent, dont se nimbe leur intelligence, et qui est leur être propre. Ils ont eu peur de se moquer de la mort, parce que peut-être c’était critiquer Verlaine ce poète maudit qu’on leur avait dit – et que se risquer à critiquer Verlaine c’est critiquer le prof et pourquoi pas le ministre (un prof, d’ailleurs) voire le Premier ministre (un prof, encore). Peut-être aussi aurions-nous pu découvrir ensemble comment Gainsbourg et Bashung étaient des inconditionnels de Verlaine, sans parler d’artistes plus récents encore – et alors, pourquoi ?

Nous ferons mieux la prochaine fois, c’est sûr. Grâce à eux.

Alain PRAUD

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