Inactuelles, 29 : le Québec est presque libre…!

On a l’habitude de pester – de pestiférer, disait une militante – contre les dictatures militaires, totalitaires, religieuses…en attendant de nouvelles variétés. C’est facile et consensuel comme on dit aujourd’hui. Mais contre un gouvernement légitime, c’est à dire démocratique (ou à peu près, sachant que la démocratie est un horizon), c’est moins confortable. Les bien-pensants, majorité écrasante de ce genre de régime, ne manquent pas de vous accuser alors de tous les maux, vous sapez la république, vous êtes des irresponsables, des enfants gâtés qui font le lit de l’extrémisme, vous tournez le dos au réel en mordant la main qui vous nourrit – j’en passe et de plus imagées.

Ainsi au Québec ces enragés d’étudiants. De quoi s’agit-il ? D’une broutille : on augmente leurs droits d’inscription de 75 %, et dans la foulée, par précaution, on se dépêche de voter une loi leur interdisant de manifester sous peine de matraques, canons à eau, arrestation musclée et l’équivalent de 700 à 3500 euros d’amende, par jour d’infraction – et 25 fois plus pour leurs organisations. On se pince, car ça ressemble plutôt à des lois azéries ou turkmènes, à moins que ce ne soit à la Perfide Albion de Mme Thatcher, ce qui ne rajeunit personne. Rentrez chez vous, maudits gamins !

Attendez, mais que se passe-t-il, là ? Par quel soudain sortilège la Belle Province s’est-elle transportée en Russie, en Iran, en Chine, au Mexique – pour ne citer que quelques-uns des beaux pays où carrément et sans états d’âme on tire à balles réelles sur la jeunesse ? Je le dis souvent, mais je me répète sans vergogne : la jeunesse est notre bien le plus précieux, partant c’est un crime de la désespérer. Et que fait-on d’autre, quand d’une main de fer on lui impose des conditions de vie inacceptables, et la muselière pour faire bonne mesure ? Quand on envoie les chars place Tian Anmen on pense couper les ailes à une révolte certes mondialement connue et populaire, mais sans réels relais dans un pays quadrillé par le Parti unique, et encore globalement bien plus pauvre que ces gosses de privilégiés ; c’était il y a vingt-trois ans et ça a marché, parce que c’est la Chine, et jusqu’à la prochaine fois. Mais dans un pays qui donne au monde entier sa vertu en exemple, lâcher la police sur la jeunesse, c’est un peu fort ; et si elle résiste cette jeunesse, si elle résiste vraiment et durablement, il n’y aura pas d’autre issue en haut lieu que de se démettre. Car on n’enverra pas les chars, puisqu’on a la Vertu.

Et fleurissent ici et là, dans la presse électronique, des commentaires dédaigneux : de quoi se plaignent-ils ces gosses de riches, chez nous la liberté de manifester est bien plus encadrée, ils découvrent la démocratie…On croit rêver : c’est exactement ce qu’on pouvait lire en 1968 dans les colonnes de la presse aux ordres, pour ne rien dire de la télé caporalisée aux oreilles bien dégagées comme celles de son ministre d’alors. Car la question n’est pas là, elle n’y est plus du tout : quand depuis des semaines la jeunesse est dans la rue, qu’elle ne se calme pas, que rien n’y fait, qu’elle ne veut rien entendre, c’est que le dialogue est impossible, et le divorce consommé. Comme on n’est pas en Chine, et que dans un Etat de droit il est impensable d’envoyer en prison ses propres enfants, et a fortiori de leur tirer dessus, il va bien falloir calmer le jeu et pour certains manger son chapeau. C’est ainsi. Il faut changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde, et comme on ne peut pas changer de peuple, ni de jeunesse, il faudra s’incliner – et plus on tarde, plus spectaculaire sera le renoncement.

Ces brillants politiciens en costume trois-pièces devraient lire un peu, de temps en temps, et autre chose que des bilans comptables. L’autisme politique est une maladie universelle, vite contagieuse, dès lors le tableau clinique est connu et le pronostic vital engagé. Par exemple on commence par refuser la mixité dans les Cités Universitaires, et on se retrouve devant des marées humaines qui exigent que le monde change de base séance tenante, au nom de Hô Chi Minh et de Che Guevara. Au Québec l’effet-papillon semble déjà fonctionner, puisque l’aile « dure », c’est à dire lucide, du mouvement étudiant s’en prend maintenant au néo-libéralisme nord-américain dans son ensemble – mais pourquoi néo ? C’est toujours la même idéologie, « les eaux glacées du calcul égoïste » dont parlait Marx : le même cynisme, et le même mépris. Car on a beau tourner autour du pot avec des ruses de Sioux et faire subir aux diptères les derniers outrages : c’est bien le mépris qui est le maître mot de cette affaire, puisque le dénommé Jean Charest (curieux comme ce nom appelle la contrepèterie) a choisi de traiter « sa » jeunesse éduquée (celle que son système autorise à s’éduquer…pour le plus grand profit du système) par le mépris.

Camper sur ses positions et faire donner la Garde, cela se comprend quand on s’appelle Assad, Kadhafi ou Gbagbo : un dictateur est toujours dos au mur, il a tout à perdre, non pas à être faible, ça ne se conçoit pas, mais à seulement le paraître. Mais un Jean Charest ? Que risque Jean Charest ? D’être criblé de balles au sortir d’une bouche d’égout ? D’être traqué jusque dans sa chambre à coucher et sa dépouille jetée aux requins ? Non, il risque seulement d’être ridicule après avoir été imprudent, puis prétentieux, puis arrogant. Traiter la jeunesse par le mépris c’est mépriser sa propre jeunesse (à soi personnellement), c’est donc insulter le passé, et du même geste qui calomnie l’avenir. Se montrer irresponsable, voire un peu fou. Il est vrai que chacun d’entre nous l’est, selon Lacan. Quoi donc, fou ? Non : ridicule.

Alain PRAUD

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