Inactuelles, 28 : Que reste-t-il de nos amours ? (Darwin, Marx, Freud, et quelques autres)

On connaît la boutade : Dieu est mort, Marx est mort, et moi-même je ne me sens pas très bien… Elle est peut-être plus profonde qu’il n’y paraît, du moins si l’on veut bien accorder à « et » la valeur de conséquence qu’ il a souvent. Car le simple fait de proférer la première proposition nous plonge, tous autant que nous sommes, dans des abîmes d’incertitude métaphysique (voir l’article Dieu est partout…) ; quant à la seconde, elle équivaut à biffer d’un trait de plume toutes les révolutions du XXème siècle, Russie, Chine, Cuba, Vietnam – sans parler d’expériences africaines légitimement oubliées, et des essais étouffés en Espagne ou au Chili (voir la série Bolcho sinon rien).

De Dieu j’ai déjà beaucoup parlé me semble-t-il, et le sujet étant inépuisable j’y reviendrai certainement ; même dans un instant, ce n’est pas exclu. Mais d’abord il faut redire ceci : à vingt ans notre Dieu s’appelait Marx, et Lénine son prophète, compliqué de Trotski pour certains, avec Staline en embuscade. Je viens d’évoquer le Chili, et je voudrais revenir un peu sur cette plaie qui mit longtemps à cicatriser. Quand le 11 septembre 1973 on entendit sur les radios officielles (donc de droite) ce cri du coeur journalistique : « Chili, c’est fini ! », ce fut un jour de deuil pour au moins le quart des Français (communistes, électeurs et sympathisants), et un autre quart encore, socialistes en reconstruction, syndicalistes, ouvriers et paysans modestes, le « peuple de gauche » enfin, qui un an plus tard allait manquer le pouvoir d’un cheveu, laissant le champ libre à un ci-devant prétentieux, arrogant et incapable. Communiste alors et secrétaire de cellule à Boulogne-Billancourt, je reçus cette nouvelle comme un deuil personnel mais dont j’allais devoir rendre compte, que j’allais devoir interpréter selon la ligne officielle du Parti, sans cesse réactualisée sous Marchais, lui-même porte-voix de subtils compromis au sein du Bureau Politique, dont la fraction la plus influente écoutait en direct, pourquoi le taire aujourd’hui…Moscou. Mais, oui, un deuil collectif : car ce coup d’Etat sanguinaire signifiait pour qui prétendait s’opposer à la domination planétaire des multinationales et de leur bras armé la CIA, comme à l’entrée de l’Enfer de Dante : Laissez toute espérance. Bien entendu nous n’en avons rien fait, au contraire il allait y avoir des meetings dont ceux récents de Mélenchon ne sont qu’une pâle copie (on y était 100 000 sans même gonfler les chiffres). Mais cela voulait dire que le « Sens de l’Histoire » dont nous nous réclamions à tout propos pouvait être sinon inversé, au moins temporairement détourné. Cette hypothèse même nous était insupportable. Nous étions entrés en religion et rien ne pouvait nous ébranler, perinde ac cadaver. C’est ainsi qu’on déplace les montagnes, un gros cinquième de l’humanité était derrière nous, en 1974 la bourgeoisie allait sentir le vent du boulet (dont elle ne tint aucun compte).

Plus tard, quand enfin la « Gauche unie » porta au pouvoir un avocat et ancien ministre humaniste et libertin, ce fut au prix de l’arasement de toute ambition marxiste – la mesure phare, abolition de la peine de mort, étant en parfaite contradiction avec les moeurs soviéto-maoïstes, sans même parler des Khmers rouges qui venaient d’assassiner le quart de la population cambodgienne, dans l’indifférence générale. Tantum religio potuit suadere malorum !, s’était écrié Lucrèce dix-neuf siècles en amont, mais qui écoute les poètes, surtout à prétentions encyclopédiques, et qui nient les dieux par dessus le marché ? Que de malheurs la religion n’a -t-elle pas engendrés, et le marxisme était bien une religion avec ses confessions, ses papes simultanés, ses dogmes, son Inquisition…On disait « les non-communistes », pauvres gens à l’écart de la Lumière, impies quasiment. C’est peu dire que Marx n’avait rien voulu de tout cela. Mais Rousseau n’a pas voulu la Terreur, et pourtant tous se réclamaient de lui, Marat, Saint-Just et sa rhétorique déjà stalinienne… Le Monde des Livres du 6 avril nous rappelle que les études marxistes n’ont jamais cessé, que les nouveaux avatars de la crise du capitalisme (crise systémique et permanente : le capitalisme se nourrit de ses propres crises) leur ont même donné une vigueur nouvelle.

Le statut de Freud est un peu différent, d’abord parce que fort peu de crimes ont été commis en son nom. Manquerait plus que ça, me direz-vous. Hé… Mais comme Hegel, bien avant Nietzsche, avait proclamé « Dieu est mort ! » (il n’y a qu’ici et maintenant, n’espérez rien au-delà) ; comme Darwin, dans l’indifférence générale, avait suggéré que notre espèce n’est qu’un maillon d’une chaîne, et que cette chaîne aurait pu être tout autre ; comme Marx avait établi que notre conscience d’animaux politiques (Aristote) n’est « libre » qu’une fois qu’elle a passé les contrôles tatillons de nos origines de classe, et des conditions concrètes de notre insertion dans la production et l’échange des marchandises ; comme si tout cela ne suffisait pas, comme si nous n’étions pas encore assez dépouillés, dépossédés et pour ainsi dire spoliés de ces vanités en pelures d’oignon, illusions patiemment élaborées et qui tombaient l’une après l’autre…voilà qu’un obscur thérapeute viennois venait nous dire que nous ne sommes assurés ni d’être tout à fait femme, ni – surtout – tout à fait homme, que notre vie sexuelle a commencé bien avant notre naissance et se poursuit dans nos rêves, que la perversion est la chose du monde la mieux partagée…

Je n’avais pas 16 ans quand j’ai découvert, peu après Zarathoustra et Le gai savoir de Nietzsche, les Trois essais sur la théorie de la sexualité, bientôt suivis des Cinq psychanalyses. Ce fut une révélation, la mise au tombeau des religions, et de Dieu pour le coup. Une seule certitude restait debout dans ce champ de ruines, c’était que nous sommes mortels et qu’il faut se débrouiller à faire quelque chose de cette vie parce qu’il n’y aura pas de session de rattrapage. Pour l’adolescent que j’étais, c’était une évidence exaltante, dont l’énergie ne s’est toujours pas dissipée. L’air du temps a pris ses distances avec la vulgate freudienne : pour de bonnes raisons sans doute (L’ anti-Oedipe de Deleuze/Guattari), mais surtout pour de mauvaises, étroitement liées me semble-t-il à la faillite historique du « Socialisme réel ». Car tout se tient, et l’idéalisme bourgeois n’a pas pris une ride – même s’il n’a hélas plus rien à voir avec le romantisme allemand, Goethe et Hugo, Flaubert et Proust : il est dans une sorte d’éclatante dégénérescence, où Koons, le rap et la pub tiennent lieu de beaux-arts, et où le nec plus ultra de la pensée se ramasse en tweets, « Yes we can », « Parce que je le vaux bien ». S’il suffit à l’individu, grenouille aussi grosse que Dieu qu’elle supplante, de proclamer pour faire, et s’il est incréé, unique et précieux comme tout l’univers, alors en effet on peut remplacer Marx et Freud par Pic de la Mirandole et Diafoirus père et fils. Les études iront plus vite et surtout droit au but : faire du poignon le plus tôt possible et montrer qu’on en a.

Or il n’est pas nécessaire, pour critiquer Freud, de s’en prendre à l’homme comme l’a fait Michel Onfray avec une violence suspecte et surtout déplacée. Le principe libérateur qui est dans son oeuvre comme dans celle de Marx-Engels peut aisément se muer en poison, et ce n’est pas contradictoire (ou plutôt si, c’est une contradiction au sens philosophique du mot) : pour exemple, le fameux concept de « dictature du prolétariat », si souvent devenu « dictature du parti unique ». De même Deleuze n’a pas grand mal à montrer, et de façon de plus en plus synthétique (Dialogues avec Claire Parnet) que l’ inconscient freudien est un autre nom du Dieu judéo-chrétien, et que les psy de tout poil sont les nouveaux curés de cette religion bizarre, à genoux devant le Veau d’Or. Le désir, dit-il, n’est pas cette chose étriquée, mesquine et toujours coupable que dit la psychanalyse ; le désir n’est pas produit par l’inconscient, c’est lui qui produit de l’inconscient, « des flux d’inconscient dans un champ social », des blocs de devenir-enfant…Concept étonnant que celui de « devenir-« , le devenir-animal, devenir-arbre, le devenir-oiseau dans les opéras de Mozart (et ces autres concepts qui éclairent l’avenir, déterritorialisation, plan d’immanence, rhizome…) Bref, et pour faire court, le désir est révolutionnaire parce qu’il remet en cause les ordres établis, territorialisés : politique au vrai sens, le désir agence et connecte, sans tabou, sans obstacle. « Mais la psychanalyse coupe et rabat toutes les connexions, tous les agencements, elle hait le désir, elle hait la politique. » Si Nietzsche n’avait pas sombré dans la folie – purement neurologique – juste avant l’émergence de Freud (il meurt en 1900, l’année même où paraît L’interprétation des rêves), il aurait sans doute avancé des objections de cet ordre.

Finalement c’est peut-être Darwin qui pour l’instant s’en tire le mieux. Certes les créationnistes n’ont pas désarmé, mettant d’ailleurs Marx et Freud dans le même sac d’exécration, ce qui est logique ; et les fondamentalistes chrétiens, comme l’ensemble de l’ islam, se refusent à admettre que l’homme ne soit pas le dessein ultime de Dieu. Mais il en va des origines de l’humain comme de la course apparente du soleil : les esprits sont de mieux en mieux disposés à recevoir les lumières de la communauté scientifique, surtout portées par des vulgarisateurs de talent comme Hubert Reeves (Poussière d’étoiles) ou Stephen Jay Gould (Le sourire du flamant rose, Comme les huit doigts de la main…). On ne voudrait pas d’un chimpanzé pour aïeul, mais Darwin n’a jamais prétendu cela, et moins encore ses successeurs ; en revanche, « descendre » de minuscules mammifères ayant possiblement survécu à l’extinction des dinosaures (autant dire au Déluge) a quelque chose de gratifiant, d’héroïque même. Mais il est vrai que ces questions sont sensibles à proportion de ce qu’elles agitent en nous d’inquiétudes, pour ne pas dire de fantasmes – en un sens que Freud sûrement n’approuverait point.

Je ne voudrais pas achever (provisoirement) ce panorama intellectuel de la modernité (vous savez, cette époque révolue qui a précédé l’Age postmoderne) sans évoquer deux astres de moindre grandeur peut-être, mais que j’ai vécus comme de puissants opérateurs de pensée libre.
D’abord Michel Foucault. Un autre choc salutaire de mes 16-17 ans fut la lecture, dans une édition de poche qui se démantibulait en quelques heures, de l’ Histoire de la folie à l’âge classique. Plus tard j’allais recopier des pages entières de la Naissance de la clinique, notes perdues depuis, livre que je considère comme son chef-d’oeuvre ; le sujet me tient à coeur sans doute, et puis il y a la rigueur scientifique, historique, philosophique. Et quelle écriture ! quel style ! Quand je pense qu’on admirait le style de Sartre (et moi le premier…avant) ! Sartre était alambiqué, Aragon mondain, Malraux boursouflé, Bourdieu austère comme un janséniste. Seul Lévinas est plus lumineux, mais d’une lumière presque étouffante ; ou bien les meilleures pages de Deleuze, mais Deleuze est bien meilleur à l’oral, dans la profération âpre et empêchée mais pour cela lyrique et ardente (voir son célèbre Abécédaire). Dès qu’il s’agit de classer, ficher, normaliser, empêcher, enfermer, dès que j’entends « normal », « fou », « monstre » – je sais que Foucault n’est pas loin.

Et puis il y avait Barthes. On ne pouvait pas échapper à Barthes, on pouvait le trouver horripilant, byzantin, mais il était là, il parlait, il écrivait (beaucoup), il terrorisait (en douceur), il séduisait, il régalait. Je ne sais plus où je l’ai lu pour la première fois – peut-être dans l’assommante revue Tel Quel, que je n’aurais manquée pour rien au monde entre 1967 et 1973, entre Sollers, Guyotat et Derrida. Ses écrits « théoriques » ont quelque peu vieilli, et je préfère de loin Fragments d’un discours amoureux, et surtout le savoureux RB par RB de la collection « Ecrivains de toujours » (Seuil). Ce qui me frappe aujourd’hui dans ces textes, c’est un cocktail de linguistique et de psychanalyse, poivré d’une pincée de marxisme (on n’en sort pas), et de bien d’autres choses, qui donne à ces fragments, brefs parfois jusqu’à l’aphorisme, une sorte de préciosité Grand-Siècle, où Célimène parlerait (aussi) comme La Rochefoucauld – gourmandise et grandeur, conflit toujours recommencé entre lucidité tragique et irrésistible attrait du mot d’esprit.
En écrivant cela, je me rends compte que je « fais du Barthes » : étudiants, nous en faisions tous, ou presque. Un de mes professeurs à Saint-Cloud (« Pourquoi les professeurs sont-ils de bons conducteurs du souvenir ? » note Barthes en évoquant M. Grandsaignes d’Hauterive et son lorgnon d’écaille), l’illustre grammairien et médiéviste Robert-Léon Wagner, était un personnage barthésien -ou, aussi bien, proustien. Fort âgé et fort élégant, il se faisait véhiculer de son domicile parisien à l’Ecole dans la voiture de sport d’un élève ; toutes les vingt minutes il nous proposait une pause-cigarette, prétexte à évoquer le dernier film de Pasolini ou quelque potin littéraire dont lui seul goûtait le sel, avant de reprendre le commentaire d’un verbe de La Chanson de Roland sur lequel il avait déjà disserté un bon quart d’heure. Son érudition, le fruit de toute une vie, était aussi fascinante qu’inutile, mais en ce temps-là nous savions le prix de cette gratuité que nous dégustions en gourmets.
Comme j’envisageais de travailler sur Claude Simon, auteur peu couru à l’époque, je le consultai sur le choix d’un directeur de maîtrise. Après avoir tiré quelques bouffées pensives de Craven A, l’oracle me dit : Essayez Tadié, c’est un jeune, les modernes l’intéressent… « Les modernes » de Jean-Yves Tadié, c’était surtout…Proust, sur qui depuis il est devenu comme on dit une pointure . Néanmoins il voulut bien m’accueillir dans son séminaire, et lire à la fin un mémoire qu’il avait fort peu dirigé. C’était barthésien au-delà du supportable, mais le jeune mandarin n’en laissa rien paraître et m’accorda la mention Très bien avec quelques remarques de pure forme. A vrai dire j’aurais aussi bien pu, plus tard, intégrer le séminaire de Barthes lui-même, et devenir sous sa férule bienveillante le spécialiste incontesté de Claude Simon que le monde n’attendait nullement. Mais l’idée ne me vint pas. Trop absorbé par la politique, sans doute ; surtout je n’avais nulle envie de devenir spécialiste de qui que ce soit. Ces gens s’ennuient à mourir.

Barthes : « Tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman. »

Alain PRAUD

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s