Hôpital , respect (2)

Des capitales que je connais il n’en est que deux où j’aimerais vivre : Rome et Paris, Paris et Rome. Rome surtout me plaît par son côté provincial, rien que des ruines romaines au fond, et des églises baroques, plus de vie après minuit – elle me rappelle ma ville natale, romaine elle aussi. Berlioz déjà disait qu’après dix heures du soir il fallait être armé jusqu’aux dents. De nos jours on n’y risque plus rien que le poids de l’Histoire qui nous tombe dessus sans crier gare. Je viens de passer devant le lieu de l’assassinat de César, je traverse le ghetto juif que Pie XII n’a pas su protéger, me voici sur la place où Giordano Bruno a été brûlé vif pour cause d’avance de la pensée, dans cette maison Torquato Tasso a écrit La Jérusalem délivrée…Un peu plus loin c’est la rue où habitaient Federico Fellini et Giulietta Massina, et pile au-dessus, la Villa Medicis.

De la Villa Medicis je n’aurai connu que l’entrée majestueuse et un peu le parc, de nuit. Un ami écrivain, Jean-Paul Goux, qui y résidait temporairement, m’y avait invité. J’avais pris le train Toulouse-Rome, une nuit et un jour entier, ce qui est loin d’être la bonne approche. Le soir, retour d’avoir contemplé le panorama de la Rome nocturne, j’entreprends avec Jean-Paul la descente de l’escalier du Bosco. Je manque la deuxième marche, je cours dans l’obscurité pour ne pas tomber, talons en avant comme dans les pierriers des montagnes pyrénéennes, je franchis deux paliers, je sais que cela ne peut pas durer, je frappe le sol à la vitesse d’un cyclomoteur, bras gauche en avant. Je comprends que je suis vivant car j’entends « Mon ami ! mon pauvre ami ! » Je me sais meurtri, pas encore à quel point. Mes amis m’emportent en catastrophe au plus proche hôpital ouvert la nuit, sur l’autre rive du Tibre, l’Ospedale Santo Spirito, qui dépend du Vatican. Les médecins de garde interrompent à regret une passionnante discussion politique pour me faire subir quelques radios. Verdict : fractures multiples, on vous garde, vous pouvez partir si vous voulez. Sonné, je choisis de rester, au moins pour cette nuit. On me fait deux plâtres provisoires, un pour le bras gauche, l’autre, une vraie botte avec talon, pour la jambe gauche – car fracture du premier métatarsien (sans compter une côte), et me voici dans une salle commune des années 50, supervisée par un infirmier qui lit des magazines fort illustrés tandis que s’échangent des propos dignes du génial Amarcord de Fellini : -« Mais qu’est-ce que je fous dans cet hôpital de merde ?! »- « On t’en donnera, connard (stronzo), des hôpitaux comme ça ! » A pointe d’aube, revoici l’infirmier, accompagné d’un patient à demi débile qui lui sert d’aide et jette sur la couverture une poignée de cathéters (il s’agit de prise de sang). Rassemblant tout mon italien, autrement dit peu de chose, je déclare que je ne veux pas être opéré chez eux (mon ami m’avait déjà instruit sur ce point, et noté mes coordonnées mutualistes). Comprenant à moitié ils font venir un médecin qui me fait signer une décharge – et pour le faire court me voici à Toulouse, un avion et une ambulance plus tard, grâce à la diligence et au dévouement de Jean-Paul et Soline.

Cette fois encore c’est le Week-end, mais nous sommes en avril 1986, au CHU de Rangueil perché sur une colline à l’est de Toulouse. Une ville-hôpital, organisée, aseptisée, climatisée. Seulement fracturé, je ne suis pas une urgence, j’attendrai lundi ; on se contente de remplacer mon plâtre en forme de botte de condottiere, qui fait franchement rigoler.
Le chirurgien qui dès le lundi s’occupe de mon cas a un nom prédestiné. J’avais connu un prêtre du nom de Dieumegard, un boucher qui s’appelait Bougras… Lui c’était Chiron. Bien sûr dans ce nom il y a kheir, la main, d’où est sortie la chirurgie – ce serait déjà bien, mais voici mieux. Les Grecs nous disent que Chiron était le plus savant de tous les Centaures, qu’il enseigna la médecine à Asclépios (Esculape), et mieux encore, qu’il remplaça un os de la cheville d’Achille, brûlé par les manipulations irresponsables de sa mère, par l’os d’un géant (il aurait pu en profiter pour changer aussi le tendon – nobody’s perfect). Mon Chiron à moi fut moins heureux puisqu’il échoua à remplacer la tête du radius par une prothèse dite de Swanson si j’ai bonne mémoire ; au moins, 2h30 durant, il sut réamalgamer grossièrement le « fracas osseux » de l’olécrane, et refaire à la ponceuse une articulation neuve (indestructible comme le poumon gauche – et maintenant le poignet droit). Ce Chiron était plus jeune que moi, brillant, ardent, passionné par les cas difficiles ; je n’étais pour lui qu’un exercice intéressant, propédeutique à de plus grands défis ; néanmoins il s’appliqua, suivit l’affaire de près, rééducation comprise. J’avais déjà repris le travail que les deux longues broches en acier inoxydable plantées dans mon avant-bras, jouant avec les mouvements d’icelui, me taraudaient la chair (la face interne de la peau) avec leur crosse affutée. Un après-midi, devisant de La Chartreuse de Parme, la douleur d’écorché vif fut si fulgurante que je la vis dans le regard d’effroi de mes élèves.
Je retournai voir Chiron pour lui demander de m’ôter ces orthèses qui visiblement me trouaient la peau. Quelles broches ? dit-il en les renfonçant des deux pouces. La douleur fut telle et mon regard si meurtrier qu’il m’accorda l’opération de la délivrance dès la semaine suivante. Quand enfin je le vis pour la dernière fois, à la vue des radios qui montraient mon coude sous l’aspect d’un cube de Rubik en désordre (ce qu’il est toujours) je ne pus me retenir de m’exclamer : Vous n’allez pas laisser ça comme ça ?? Je crus qu’il allait m’étrangler. Bondissant jusqu’au tableau lumineux, criant presque, parcourant du doigt l’image : « Mais ça, ce n’est que de l’os !! Regardez plutôt là, l’articulation, toute neuve, comme elle est propre ! c’est ça qui compte ! »
Je ne pouvais en disconvenir. J’avais blessé en lui l’artiste. L’os, quelle misère, hein, autant dire du bois…alors que l’articulation, une finition aussi soignée…Margaritas ante porcos ! J’ai souvent repensé depuis à ces paroles du grand Ludwig que rapporte André Boucourechliev dans son Beethoven (Seuil, « Solfèges », indispensable) : son neveu Karl lui ayant rapporté qu’à la première audition du 13ème Quatuor op.130, qui se terminait initialement par la monumentale Grande Fugue op.133, seuls les mouvements rapides du quatuor avaient été bissés, le public accueillant la Fugue avec froideur, il se serait écrié « Ah ! les boeufs ! les ânes ! » J’avais méprisé la Grande Fugue du centaure Chiron, quand en plus j’en étais le premier et le seul spectateur et bénéficiaire. Scandale absolu.
La confiance régnait si peu entre nous que ni lui ni les médecins romains n’ont voulu croire une seconde à ma version d’une chute dans un escalier du XVIIème siècle : mes blessures ressemblaient à s’y méprendre à celles d’un automobiliste percuté violemment par la gauche ; ils ne comprenaient pas pourquoi je le niais alors que j’étais dans mon droit – à moins que…voiture empruntée ? sans permis ? sans assurance ? sous l’emprise de substances…Bref, le malentendu.
Il y aura toujours une ombre sur mon dossier médical.

Le centaure est une chose, déjà pittoresque. J’avais aussi des compagnons de chambre – de chambrée, devrais-je dire – qui valaient le détour. L’un, ouvrier et ariégeois, occupait déjà le terrain quand j’arrivai, suivi de peu par un multifracturé hérissé de suspensoirs et de balanciers chromés. Le garçon avait été retiré à grand peine d’une gangue de métal chiffonnée après avoir rebondi entre plusieurs poids lourds ; ensuite on avait retapé ses fonctions vitales à l’hôpital du Val d’Or (92) avant de le rapatrier sur Toulouse pour s’occuper de ses os, résidu méprisable selon mon centaure (mais il devait bien y avoir quelques articulations à réusiner). Le pauvre diable, encore choqué – on l’eût été à moins – n’avait qu’une phrase à la bouche : Je suis un miraculé. Sa mère, une robuste paysanne du piémont pyrénéen, ne l’entendait pas de cette oreille ; quand il lui disait « Oh maman, je suis un miraculé ! » elle lui répliquait rudement qu’il aurait mieux fait de respecter le stop, voilà tout et qu’il le dise franchement.
Mon voisin immédiat, l’Ariégeois, était un autre cas de figure. Ouvrier fondeur, il avait bêtement désactivé la sécurité de sa machine, à l’instar du héros de 325 000 francs de Roger Vailland qu’on ne lisait déjà plus guère, surtout pas lui. Bonne fille, la presse de 1200 kg avait considéré que sa main gauche avait à peu près l’épaisseur de la pièce à usiner ; en conséquence, au lieu d’une main broyée il n’avait que quatre doigts éclatés, fractures ouvertes à toutes les phalanges, et le métal approprié qui faisait ressembler ses doigts à un assortiment de brochettes, sans toutefois la verdure. Philosophe quant à cela, il ne s’inquiétait que d’une chose : serait-il rétabli pour l’ouverture de la chasse ?
Je lisais Le Galaté au bois du poète italien Andrea Zanzotto, qui venait juste d’être traduit ; pour me faire pardonner ma singularité je partageais avec mon voisin les bouteilles de bordeaux qui amélioraient un peu l’ordinaire (le miraculé, qui se flattait d’avoir été sportif, buvait de l’eau) ; grâce à quoi je finis par obtenir de lui, qui avait loué un poste de télévision sur lequel il ne regardait systématiquement que les séries américaines, qu’il consentît à voir un soir une adaptation de Maupassant que, ma foi, il trouva acceptable, quoique manquant un peu d’action.

J’ai par la suite encore hanté hôpitaux et cliniques plus souvent qu’à mon tour, au point de me sentir comme chez moi dans ce milieu hôtelier si particulier, où l’on vous réveille à 23h pour vous donner un somnifère, et à 5h du matin pour vous mesurer la tension. Si l’on veut bien se souvenir qu’entré là on est avant tout un corps (comme au bordel, au fond) et que le reste ne nous est concédé qu’à titre de supplément et pour notre confort éventuel, ce milieu devient extrêmement sécurisant, au point qu’on est toujours un peu inquiet de devoir le quitter si tôt, nonobstant la conscience citoyenne qu’on a des équilibres comptables de la protection sociale : vraiment, vous me considérez comme rétabli ? cicatrisé ? consolidé ? vous m’êtes garant que tous les voyants sont au vert ? Alors il faut sortir en effet, retrouver la jungle du dehors, quand là-bas tout était si simple.

Jusqu’à la prochaine fois. Car si c’est là que j’ai vu la lumière, c’est là aussi sans doute que pour moi – comme pour tous ou presque – elle s’éteindra. On naît et on meurt extraordinairement seul, fût-on pape ou empereur de Chine. Alors, autant qu’on soit bien entouré.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s