Nous ne sommes rien ; ce que nous cherchons est tout (Journal de 96)

(Il m’arrive bien rarement de tenir un journal ; c’est une contrainte qui m’embarrasse – encore que ce blog est une sorte de Journal si l’on veut. De 1996 à 1998 je me suis pourtant adonné à cet exercice, dont je livre ici un premier extrait. Le titre que je lui donne est emprunté au roman Hyperion de Hölderlin)

Alain Praud

(9 janvier)
Hier, Mitterrand est mort. Jeudi 11 sera jour de « deuil national ». Mais que veut dire « deuil national » ? Des millions de gens doivent – ou devraient – se poser cette question. Avons-nous perdu « le père de la nation » ? Non. Nous sommes invités à nous détourner un instant de nous-mêmes pour regarder en face « un homme dans toute la vérité de la nature » (Rousseau), et à le considérer. Un homme en effet très complexe.

Il a quelques points de convergence avec moi. Famille de droite (le père), éducation catholique, individualisme. Goût du secret. J’aurais pu être Action Française en 36. Mais c’est tout. C’est la guerre qui l’a façonné au fond, qui lui a donné le goût du combat, de la liberté intransigeante, de l’organisation des hommes. Je n’ai pas eu l’occasion, ni ma génération, de me tremper à ça. Malheureusement.

Après, il y a ce goût quotidien, insensé, du pouvoir pour le pouvoir. Des décennies de revanche sur sa timidité naturelle. Or tout est là. On aime d’abord le pouvoir pour lui-même, sans savoir qu ‘en faire. Puis – quand les circonstances s’y prêtent – on donne un sens au pouvoir. Se forge peu à peu une philosophie du pouvoir. Alors, par le jeu absurde des circonstances,, on peut (parfois) faire de sa vie un destin, façonner durablement le visage de Paris, laisser un souvenir ému en des millions d’êtres.

Combien de hasards. Par hasard moi aussi, et parfois à contre-coeur, j’ai participé à son combat politique (de 73 à 81). Je l’ai admiré, ensuite, sans vraiment l’aimer. Aimer un tel homme, quand on n’était pas de ses intimes, tenait de la gageure. Les jeunes, qui n’avaient connu que lui, ont préféré Chirac à Jospin. Maintenant qu’ils sont échaudés par Chirac, ils semblent tristes de la mort de Mitterrand. Pourquoi ? Je vais le leur demander.

Pour moi il a quelque chose du XVIIème siècle : cette capacité à envisager sa mort, à la préparer, presque à la penser, sans rien concéder de l’exercice du pouvoir. Un pouvoir forcément ramené à ses justes dimensions. Ma réticence vient de ce que je n’ai pas de goût pour les pères. Vieilli et malade il ressemblait au mien. Et je n’aurais pas voulu, lui non plus, l’avoir pour père.

***

Maurice Blanchot : « L’écrivain est celui qui écrit pour pouvoir mourir et qui tient son pouvoir d’écrire d’une relation anticipée avec la mort. »

(Commentaire 2012 : Etait-ce bien mon expérience d’alors ? Il me semble plutôt que c’est celle de maintenant)

(14 août)
Enfin deux poèmes forts, à propos des sculptures de Muriel. C’est seulement maintenant (et sa demande y est pour quelque chose) que j’aperçois la convergence de nos esthétiques. Que la question de la Beauté (et donc du Vrai – Platon n’est pas mort) est assise sur celle de l’identité (sexuelle, sexuée).

Cette question est peut-être plus essentielle dès qu’il s’agit de sculpture, du moins de celle-là, qui accepte de dire la forme humaine. Surtout s’il s’agit de sculpter la femme. Dès lors ce qui est vrai pour Michel-Ange l’est aussi pour Alan Sen, et pour Muriel. Pour Rodin aussi. Il n’y a pas, sculptée, de femme innocente. La seule parfaitement femme sous ses voiles (la Pietà de Michel-Ange) c’est la Mère. Et les femmes de Muriel sont de douloureux androgynes (le « bas » du corps en est d’ailleurs exclu) qui tournent vers nous leur crâne chauve pour témoigner de leur inaccessible féminité.

C’est que « dire le féminin » est une pierre de touche. Je suis un homme qui ne s’intéresse pas aux hommes, à tel point que cela peut paraître suspect, et même à mes propres yeux : rejeter ainsi les signes ostensibles du masculin (l’odeur forte, la sueur, la pilosité) – la douche, le vestiaire du rugby – c’est écarter de soi quelque chose de la virilité, lors même qu’on la revendique. Et lorsqu’on asservit son plaisir à celui de la femme, qui devient-on ?

Muriel expose au grand jour ces questions. Ses femmes infiniment voluptueuses, à tête d’homme torturé – âmes du Purgatoire. Sûre de sa féminité, elle sculpterait un corps d’homme qui soit désirable par des hommes. Et elle serait académique. Ses femmes ne sont désirables que par un homme comme moi – à supposer qu’on les décapite, ce que je veux, et que je ne voudrais pour rien au monde. Celle que j’appelle « la Beauté » et qu’elle voudrait me vendre, je n’ai pas les moyens de l’acheter, et si je les avais j’en deviendrais esclave. Je vivrais dans la terreur qu’on me la vole. Elle est trop belle, et en même temps inhumaine, impossible. En ce sens elle est la Beauté même selon Baudelaire : un rêve de pierre. Ce vers tant ressassé lui va comme un gant.

(27 août)
Cités par Jaccottet dans la Seconde semaison, ces mots du mystique du XIIIème siècle Rûmî : « Si la Beauté divine se manifestait sans voiles, nous ne la supporterions pas… », que je rapproche de cette phrase de La casse de Pierre Bergounioux : « Si diverse et profuse est la richesse du monde qu’à peine j’imagine la douceur qu’on goûterait d’y être purement et simplement. »

Même d’un point de vue strictement matérialiste, c’est encore Rûmî qui est dans le vrai, pourtant : si toute la richesse du monde nous était donnée d’un coup, à l’instant nous en serions foudroyés. Rien ne nous y prépare.
On en approche dans l’expérience poétique, si rare, celle dont Goethe dit qu’on tient l’eau en boule dans sa main. Mais c’est extrêmement fugitif, et tant mieux – prolongé, c’est le mysticisme, ou la folie, ce qui revient au même.

Tout le prix de l’expérience poétique (de certains états amoureux aussi) est dans leur extrême brièveté. Ce peut être aussi l’expérience du peintre, parfois, ou même du musicien – mais le sculpteur ? Là, tout est patience, et en définitive (comme pour le romancier, selon Pierre) souffrance. Le sculpteur et le romancier (du moins celui qui ne se paye pas de mots – de petits mots d’auteur) sont des héros marathoniens. L’ivresse du sprinter est pour le poète – avec cette supériorité, ou cet avantage, qu’il peut la connaître dans l’extrême vieillesse encore. Du moins je le suppose.

En octobre 86, dans les bois de Herran, la profusion du monde m’a frappé de stupeur inexplicablement, au point que j’ai dû m’asseoir sur une souche. Cet endroit a été bouleversé par une coupe claire peu après, et c’est bien ainsi. Il m’aurait été insupportable d’y revenir sans que rien ne m’y parle plus.

(novembre)
Balthus, après une question de Michel Serres (sur sa relation aux anges… mais peu importe) :
– « Comment dire ça autrement que par la peinture ? »
(me rappelle aussitôt Bacon :  » Si on peut le dire, pourquoi le peindre ? »)
Ce vieillard a dû être disert, et même bavard dans sa jeunesse, avec Braque, Derain, Bataille ou Giacometti. Maintenant il est las d’avoir tant parlé. Par lenteur et fatigue, la parole du vieillard accède à l’essentiel : qu’il n’y a rien à dire.
Surtout de la peinture.
On ne peut pas parler de la peinture, dit Bacon – seulement parler autour d’elle. (avec Balthus, Serres était de trop – comme souvent)

Que Balthus parle des anges, c’est son problème. Et j’en doute. Il dit ça au seuil de la mort, peut-être pour se rassurer. Picasso et Bacon pourraient bien être les deux seuls vrais peintres de ce siècle, parce qu’ils ne croient pas à l’Art. (Et donc : sûrement pas aux anges). Il n’y a qu’une pratique, c’est à dire une fuite en avant. Peu importe vers quoi. On court droit devant soi. Avec un enthousiasme boulimique, ou avec ce tranquille désespoir : « I’m optimistic about nothing. » Non pas, comme je l’ai vu traduit : « optimiste sur rien », ni même « à propos de rien » – mais : optimiste pour rien. Sans transcendance. Juste pour aller de l’avant. Optimiste sans raison, sans objet. Amoureux sans objet d’amour (Pétrarque).

Balthus, qui fut un beau jeune homme, regrette les paysages perdus du Valais.
Bacon, qui fut un beau jeune homme, ne se retourne pas. Se préoccupe de l’inaccessible couleur de la bouche humaine. Comme Jaccottet de l’inaccessible couleur du ciel, des fleurs. Cela seul qui est inaccessible (et cependant sous nos yeux – nulle part ailleurs) doit nous occuper, nous occupe. Rien n’a de sens que ce qui est sous nos yeux. André (Lafargue) peut peindre des vulves à l’infini, il sait bien que cette beauté-là est hors de portée.

« Prends cette fleur pour t’éclairer dans la traversée du jour » (Jaccottet) – devant moi, dans un verre, banales campanules (campanula persicifolia) : apaisantes, excitantes, indicibles. Leurs infinies nuances de mauve, le vert électrique de leurs tiges, le vert différent de leurs feuilles. Ce miracle, purement matériel, qui va droit aux nerfs, est décourageant. Comme est décourageante la chatte de *** – qui sera un jour pourtant, après moi, « le plus vieux félin du monde ».

Samedi 29 juin, en descendant du refuge du Portillon, seul dans la brume. Soudain un jardin zen, mais comme dans une forcerie : visibilité 50 mètres, le chemin dallé, un ruisseau qui l’enjambe, des fleurs partout ; surtout des rhododendrons en buissons, plus éclatants dans cette lumière filtrée, de serre. Je m’accroupis. Je sais que rien ne saura dire cela. Ce n’est pas désespérant. Ce n’est nullement transcendant. J’espère seulement que personne ne surgira. Personne ne surgit. J’arrache une fleur de réglisse dont je suce longuement et remâche la racine. Pourquoi plus avant, quand c’est à regret ?

(13 décembre)
Au bar le bourdonnement, toute une soirée, de C. (24 ans). Toute ma prédation en éveil. Sa petite bouche, ses dents bien rangées. Son corps de poupée dans l’ensemble veste-jeans. Petit derrière dont chaque hémisphère tiendrait dans une de mes mains. Alors sa conversation m’enchante. Cependant, au dernier moment, je ne l’invite pas à boire chez moi un dernier verre, qu’elle aurait probablement accepté. Son regard, alors, me rappelle celui de Midori en 78 dans le couloir de son hôtel : tu ne me veux donc pas ?
Une autre fille, encore plus jeune, colonise ma tête. Pas de place pour deux, malgré la concupiscence. En 78 j’étais absorbé dans une autre Japonaise – alors je voyais Midori, son corps d’adolescente (« je mets du 14 ans »), son regard humide et soumis qui disait « fais de moi ce que tu veux ». Mais je ne la voyais pas. C’est maintenant que je la vois.

(24 décembre)
Cette photo en face, toujours – elle (février 95), la tête un peu penchée sur l’épaule droite, tellement ressemblante à un ange de Botticelli (mais très maquillée, comme les Romaines).Comment ôter de là cette photo ? et comment l’y laisser ?

Il me semble que la poésie m’abandonne. Si vraiment elle m’abandonne, c’est que je n’étais pas poète.
Lecture de Jaccottet (La seconde semaison, carnets 1980-1994). Son attention aiguë à la nature, aux êtres, que je partage. Et son mysticisme inquiet, si loin de moi maintenant.

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