Inactuelles, 27 : Qu’ est-ce qu’ un monstre ?

Il paraît qu’ on ne naît pas femme, mais qu’ on le devient. Eh bien pour les monstres c’est la même chose, du moins s’il faut en croire Racine et son « monstre naissant » de Néron, qui nous enfume la pensée depuis trois siècles et demi – Néron est en effet victime d’une des plus grandes injustices de l’Histoire, victime de la propagande chrétienne pour tout dire, parce que le soi-disant St Pierre aurait été crucifié tête en bas sous son règne. Bref, du flan. Néron m’est infiniment sympathique, comme il l’était au XVIIème siècle pour les spectateurs, Louis XIV compris, de Britannicus. Contradiction ? Point du tout. Quand Racine met en scène un « monstre naissant » (par la faute d’une mère abusive), Louis se reconnaît et approuve, et la Cour après lui. Bref, être un monstre, c’est toujours relatif. Et n’est pas monstre qui veut.

J’ai frôlé De Gaulle en sortant de l’école, et plus tard serré la main de Marchais. C’est dire ma vieillerie, comme disait ma grand-mère. Sarkozy est venu inaugurer une palmeraie à 500m de chez moi mais j’ai fui dès l’aube pour ne pas être pris en otage par des escouades de corps habillés qui fermaient toutes les rues adjacentes – je me suis réfugié au Jardin des Oiseaux, je ne vous dis pas où c’est, un lieu enchanté selon moi, plein de respirations, de rythmes, de palmes, de chants d’oiseaux en effet, de paix sensible et palpable. Point de monstres là, pas même la queue d’un. Parce que la langue manipulatrice y est suspendue et oblitérée, comme la néfaste qu’elle est. Le sommeil de la raison engendre des monstres. Dans le Psautier Oxford il est écrit que le Seigneur « posat monstres sur terre », c’est à dire qu’il y fit paraître prodiges et miracles. Mais « un gentilhomme qui vit mal est un monstre dans la nature », assène Don Louis à son libertin de fils. Le monstre est ainsi : une anomalie, mais vertigineuse. Derrière laquelle pointe l’oreille noire et velue de l’anomie, désintégration du monde et Somalie de l’esprit.

Très tôt j’ai vu des monstres. C’était au temps où tout était en noir et blanc (sauf Mickey Mouse) : le cinéma, le gouvernement, la messe dominicale, l’hiver (et même, par contagion, l’été), les costumes de mon père, les barboteuses de mon petit frère, la télévision pour ceux qui l’avaient (quelques centaines de Parisiens), boîte disgracieuse et grise à l’écran bombé à peine moins gris. Et les institutrices de la Maternelle, gentilles cependant – elles souriaient parfois aux enfants. Il me semble que le monde n’a accédé à la couleur qu’au milieu des années 60. A Saint-Savinien sur Charente, petit bourg immuable depuis la guerre de Cent Ans, ma seule fenêtre sur le monde s’appelait Paris-Match, hebdomadaire tout en photos que mes parents me laissaient feuilleter sans crainte, croyant sans doute qu’à cinq ans je ne risquais pas de le lire pour de bon. Ils oubliaient seulement qu’eux-mêmes avaient pris sur leurs loisirs (et, aux vacances, mon grand-père maternel) pour me faire accéder avant l’heure à ce prodigieux instrument de liberté, le premier de tous, sans lequel les autres ne sont rien. A quatre pattes sur le plancher de la chambre ou le carrelage de la cuisine, je découvrais fasciné le président René Coty et sa mémère à confitures qui n’avait rien d’une Carla Bruni, Marcel Achard et ses lunettes de plongée, Sacha Guitry commentant sa dernière pièce à succès la cigarette au bec comme tout le monde, Martine Carol à Tahiti avec le nouvel homme de sa vie, un chirurgien je crois bien. Et puis surtout les monstres. Ceux qu’on accusait d’avoir organisé des « ballets roses » (j’ai dû demander ce que c’était – en vain, comme bien on pense), et, pires encore, les assassins, ceux dont il était écrit noir sur blanc qu’ils méritaient la guillotine, fort active en ce temps-là. La guerre d’ Indochine venait de s’achever, et je crois me souvenir d’un légionnaire qui avait égorgé sa petite Annamite ou Tonkinoise, avec sa photo anthropométrique coupée comme par hasard à la naissance du cou. Je me souviens aussi de ce docteur Petiot dont on parlait encore, de Dominici, et de Marie Besnard la bonne dame de Loudun.

Tels étaient les monstres. Je ne comprenais pas tout, naturellement, mais je lisais avec fascination les circonstances sordides et sanguinolentes, qui me remuaient particulièrement – j’apprendrais beaucoup plus tard qu’en rhétorique on appelle cela hypotypose, figure on ne peut plus efficace du registre pathétique, sans laquelle plaidoiries d’assises et discours électoraux seraient exsangues (pour ne rien dire de ces soeurs jumelles que sont la publicité et la pornographie).

En bonne économie lexicale on ne devrait jamais user de certains mots. Par exemple « jamais », tenez. Ou lever et coucher, s’agissant du soleil. Ou « race », appliqué à l’espèce humaine. Ou « monstre » – tant qu’on voudra, mais s’agissant d’un homme ? On s’en prend encore ici ou là à Hannah Arendt parlant de « banalité du mal » à propos du nazi Eichmann, responsable administratif et gestionnaire méticuleux de la mise à mort de millions d’êtres humains, juifs pour l’essentiel. Mais la confusion tient à ce mot de « banalité », à son acception courante et populaire (dire des banalités, avoir des (pré)occupations d’une grande banalité…), quand H.Arendt met l’accent sur le côté face de muraille et imper mastic de ces « hommes ordinaires » (Christopher Browning, ouvrage indispensable) qui pouvaient être n’importe qui, dont il n’était écrit nulle part qu’ils deviendraient des tueurs « froids et déterminés », selon la langue cuite médiatico-policière en vigueur ces temps-ci. Tous les psychiatres ne deviennent pas Radovan Karadjic, mais cet assassin de masse n’était au départ qu’un psy ordinaire (incompétent) doublé d’un piètre rimailleur. Hitler lui-même a commencé sous les espèces d’un barbouilleur sans talent qui refaisait le monde dans les brasseries. Ce qu’on est à dix-huit ans, on l’est pour toujours.

Quand le président de la République en personne traite publiquement de monstre un assassin – présumé, comme il faudrait dire – de militaires et d’enfants, on se dit qu’il y a là un mot de trop, qui n’apporte rien au travail collectif de deuil, ni à la nécessaire réflexion sociologique, (géo)politique, éthique, et pourquoi pas métaphysique, qu’ aurait dû susciter cette séquence criminelle en effet hors normes (si normé soit-il, le monde que nous vivons est sans répit sous la menace d’un hors-normes sidérant) ; au lieu de quoi ce mot qui se voulait de connivence n’a fait qu’ ajouter à la sidération collective. Car il est peu probable qu’un « simple » assassin de militaires eût été qualifié de monstre : il ne l’a été que comme assassin d’enfants. Et d’enfants juifs, circonstance aggravante. Pourquoi ? Parce qu’il semble, même si l’on frémit de l’écrire, que l’assassinat de fillettes en tant que fillettes aurait pu répondre à un schéma pulsionnel où la raison raisonnante est obnubilée. Mais que l’assassinat de ces fillettes en tant qu’elles étaient juives relève d’une tout autre configuration de l’esprit, en laquelle la raison raisonnante a toute sa part, et où la préméditation est un fait massif. Alors voilà le monstre : froid, déterminé, inhumain, inaccessible à la raison raisonnable (la sienne) comme à l’analyse (la nôtre). Mis à distance, définitivement.

Le voyou narcissique endoctriné en prison, cerveau lavé et recyclé dans les zones tribales pakistanaises, rentré sûr de lui et d’être quelqu’un, n’avait en réalité jamais bougé, était demeuré le même fantoche creux et mécanique, seulement nettement plus nuisible. Si c’est cela un monstre, alors ils reviennent, aussi nombreux que dans l’univers naïf des premiers chrétiens. Le monstre, c’est ce qu’on montre, qu’on exhibe exemplairement pour souligner sa radicale dissemblance, et ce faisant, par cette monstration nous consoler de notre médiocrité, nous divertir de nos misères. Puis on le cache ou on l’exécute. Ici l’exhibition et l’escamotage ont presque trop bien fonctionné, avec la pleine complicité du contorsionniste ou du veau à deux têtes, notre semblable réellement, fait de la même étoffe que nous tous ; et l’épisode laisse un goùt amer, de trop peu. Sans doute n’aurions-nous rien appris de cette bouche automatique, sinon que justement d’un tel parcours il n’y a rien à apprendre, et fort peu à comprendre. Mais c’était une occasion de renvoyer les monstres à leur néant prélogique ; cette occasion a été manquée, et l’idéal de civilisation a reculé d’un pas.

2 commentaires sur “Inactuelles, 27 : Qu’ est-ce qu’ un monstre ?

  1. Néron vous est « infiniment sympathique », je suppose au sens étymologique : par ce sentiment de compassion qui fait dire à Mauriac, citant Baudelaire en exergue de Thérèse Desqueyroux : « O Créateur ! peut-il exister des monstres aux yeux de Celui-là seul qui sait pourquoi ils existent, comment ils se sont faits, et comment ils auraient pu ne pas se faire… » Mais suivant cette logique, pourquoi accabler Agrippine ? rejeter la faute du fils sur « la mère abusive » : elle aussi sans doute aurait pu « ne pas se faire », elle aussi peut être « comprise », comme a tenté de le faire Grimal dans son roman historique Mémoires d’Agrippine. Bref, c’est sans fin…

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  2. Exorde brutal et un rien réducteur, vous avez raison. Je voulais seulement rappeler, trop vite (mais il y faudrait un article vraiment érudit, et consacré à lui seul), combien la vulgate chrétienne a grossi le trait. Pour ce que j’en ai lu, Néron n’était pas mauvais stratège, plutôt courageux, et plutôt bon administrateur. Plaisait à la plèbe parce qu’il participait lui-même aux courses de chars, et haï de l’élite patricienne qui le considérait comme un voyou sorti de rien (d’Agrippine, quand même). Poutine ou Chavez sont certes peu sympathiques ; mais sont-ils des monstres ? Et si on nous avait donné le monde à dix-sept ans, qu’en aurions-nous fait, grands dieux ?

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