Inactuelles, 26 : Fukushima et nous

Le 11 mars 2011, une chaîne d’événements catastrophiques frappait le Japon comme jamais sans doute dans son histoire plus d’une fois tragique. Certes ce pays est accoutumé aux cataclysmes : penché comme sur un abîme au-dessus d’une zone de subduction qui finira par l’engloutir (seul pays dont la disparition est certaine sur le long terme – mais l’Europe ne vaudra guère mieux, écrasée par la remontée de l’Afrique), pour cela secoué de séismes qui ont déjà détruit plusieurs fois Edo/Tôkyô (par exemple), semé de volcans en activité, balayé de typhons dévastateurs, régulièrement enseveli sous des mètres de neige… Ajoutez à cela les vicissitudes de l’Histoire qui en 1945 l’ont réduit à un amas de ruines, seul pays dont la Constitution a été dictée par une puissance occupante – et bien sûr seul pays à avoir éprouvé sur son sol et dans sa chair l’inutile barbarie de la guerre nucléaire (crime contre l’humanité, et Nagasaki plus encore que Hiroshima)… Le tableau est-il complet ? Non, car il faudrait ajouter une propension au suicide inscrite dans sa culture et jusque dans les programmes scolaires (l’exemple des fameux 47 Rônin, le shinjû ou double suicide des amoureux contrariés, etc)… Bien. Leur pays saccagé, leur économie à genoux, leur moral dans les geta, les Japonais se sont-ils fait seppuku ? Eh bien non, au contraire. Et ils viennent encore de donner au monde une leçon de dignité et de vertu (le mot courage est ici inapproprié : nous en avons tous, à un moment) – certes pas une « leçon de morale », exercice constamment détestable et toujours illégitime ; mais un exemple, une illustration utile (exemplum) qui devrait, nous tous leurs frères humains, nous aider à penser le présent. Et à préparer l’avenir.

Car Fukushima nous a enseigné pour commencer ceci : que tout ce que nous croyions savoir (sur la sismologie, les tsunami, les centrales nucléaires, la sécurité civile, ou…le Japon) était au mieux lacunaire, plus souvent tendancieux, ou obsolète, ou carrément faux. Il y a quelques années déjà le séisme de Kobé avait ébranlé bien des certitudes : à en croire la propagande des organes concernés depuis les années 60 au moins et le retour en fanfare du Japon dans le concert des nations (Exposition universelle, Jeux Olympiques), tout était sous contrôle, le pays du Soleil Levant était le premier et le seul pays antisismique au monde, sa Sécurité Civile pouvait être donnée en exemple, etc. Or à Kobé on a vu que le roi était nu : quartiers ravagés par des incendies immaîtrisables, autoroutes urbaines vrillées, trains jetés bas, secours entravés par le chaos – et surtout, péché capital au pays de l’efficience économique et technique, une urbanisation anarchique, illégale souvent, toujours hors normes, avec réseaux qui pendouillent et branchements sauvages. Mépris des castes dirigeantes pour les nombreux laissés-pour-compte du miracle économique, irresponsabilité et corruption des politiciens locaux, impréparation de la population : les conditions semblaient réunies pour une catastrophe de grande ampleur. On l’attendait à Tôkyô, elle est survenue un peu plus au nord, où par malchance se trouvaient deux centrales nucléaires. Par malchance, vraiment ?

J’ai besoin d’électricité, et d’abord pour écrire ces lignes, nos besoins en énergie à tous tant que nous sommes n’ont cessé de croître ces dernières décennies ; le Japon, archipel qui s’étire en latitude, connaît tous les climats, du tropical au quasi polaire, et chacun y est (sur)équipé de ces gadgets électroniques sans lesquels il semble à l’homme contemporain qu’il est nu comme aux origines ; et bien sûr c’est un grand pays industriel – mais qui ne dispose pas d’énergie fossile, et l’importe à grands frais, du Golfe arabo-persique pour l’essentiel. De là ce choix de l’énergie nucléaire, qui pouvait paraître moins coûteuse, et plus sûre car moins polluante – ce dernier paramètre étant perçu comme essentiel dans un pays où l’équivalent de la population française est regroupé en une seule immense conurbation. Choix paradoxal que celui du nucléaire pour une nation qui n’avait connu de cette conquête prométhéenne que la face hideuse et mortelle ; choix qui dut être cornélien pour certains décideurs – mais le pragmatisme économique l’emporte toujours sur les affects, s’agît-il des plus légitimes. On édifia donc à marche forcée ces dynamos du monde moderne, extérieurement inoffensives voire rassurantes (pour ma part je les trouve même esthétiques, au moins autant qu’un château-fort), avec leur panache de vapeur d’eau qui s’accouple aux nuages ; terribles boîtes de Pandore aussi qu’il faut tenir hermétiquement closes dans leur enceinte de confinement, expression qui les apparente à l’architecture militaire – sauf que dans ce cas le danger ne vient pas de l’extérieur…

Or c’est bien de l’extérieur que le danger est venu.
Sauf si l’on vit comme moi au pied d’un volcan en activité, on oublie trop souvent que ce que nous appelons Terre n’est qu’une mince pellicule de biscuit principalement recouverte d’eau salée, le tout posé sur une boule de feu plus ou moins visqueuse ; et que cette eau, ce feu, ce biscuit friable, font ensemble une machine « sans pourquoi » dont le fonctionnement exact nous est inconnu, mais dont un seul gros caprice serait capable de balayer notre espèce orgueilleuse comme de vulgaires dinosaures. Cette fois pourtant, le 11 mars 2011, une toute petite saute d’humeur de la machine a formé une vague telle qu’elle a détruit des ports, des villes entières, et compromis l’avenir énergétique du Japon, son statut de grande puissance, et donc son avenir tout court. « Grande puissance », comme ces mots deviennent dérisoires devant la seule vraie puissance, celle de la nature, pour laquelle il faudrait retrouver les accents de Bossuet rappelant aux Grands qu’ils sont dans la main de l’Ange et poussière sur du sable – à coup sûr on passerait pour un illuminé New Age, et pourtant…

Un an après nous parviennent de là-bas des échos contradictoires. Pour certains (voir le site du Boston Globe) tout serait reconstruit ou en passe de l’être ; pour d’autres (France 24, Arte) on a seulement déblayé les gravats, certains maires posent clairement la question « A quoi bon reconstruire ? » – et ce n’est pas du désespoir, plutôt du pessimisme philosophique – tandis que des artisans, des petits patrons courageux mais fatalistes ont reconstitué leur entreprise au milieu du néant et se sont remis au travail. Et comme à Tchernobyl des villes intactes mais vidées de leurs habitants sont condamnées au silence pour des années, des siècles. On cite souvent, pour se rassurer sans doute, la fameuse phrase de Karl Marx tirée de la préface à la Contribution à la critique de l’économie politique, selon laquelle « l’homme ne se pose que les problèmes qu’il est capable de résoudre ». Mais cette citation est inexacte et tendancieuse. Marx écrit précisément : « (…)l’humanité ne se propose jamais que les tâches (Aufgabe) qu’elle peut accomplir » – tâches, et non problèmes ; accomplir, et non résoudre. Dire qu’un problème est posé, c’est faire entendre que la solution à ce problème existe déjà, quelque part dans les limbes du possible, et qu’elle n’attend comme la Belle au Bois dormant que d’être cherchée et trouvée. Dire qu’une tâche est à accomplir, et que l’humanité en est capable, c’est autre chose. Car le dévoilement de cette capacité, l’effectuation de ces possibles, c’est cela qui est dans les limbes. Et la tâche ressemble à ces premiers plans de montagnes qui en masquent d’autres, toujours plus escarpés et intimidants. En ce sens, nous sommes tous un peu Japonais.

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le site du Boston Globe :
http://www.boston.com/bigpicture/2012/03/japan
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Un commentaire sur “Inactuelles, 26 : Fukushima et nous

  1. Je partage tes sentiments concernant cette double catastrophe naturelle et nucléaire. La comparaison de la croûte terrestre à un biscuit friable, à un « crumble » baignant dans de l’eau salée est assez parlante, et l’Homme devrait effectivement retrouver un peu d’humilité face à mère Nature. On ne peut pas tout faire et n’importe quoi sous prétexte de croire que l’on maîtrise des connaissances scientifiques. Et si l’on revenait à des activités moins énergivores (est-ce encore possible ?), on pourrait peut-être ralentir le processus de destruction planétaire dans lequel l’humanité s’est engagée.
    Valérie

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