Inactuelles, 25 : L’ aventure, c’est l’ aventure

Pascal l’a écrit une fois pour toutes : j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre.
Bon, c’est entendu, Pascal n’a guère bougé de Paris, il n’a pas exploré les Amériques, ni la Chine, ni le mystérieux Cipangu que nous nommons Japon (ce qui est tout aussi inapproprié). Il s’est contenté, pour ce que j’en sais (j’ai ses Oeuvres complètes quelque part dans une de mes bibliothèques, et au moins deux autres éditions des Pensées), de se passionner pour les triangles, les carrés magiques, les sections coniques, la machine d’arithmétique, la roulette, le Vide, ce viaduc entre la physique et la métaphysique, et ainsi, tout naturellement dirais-je pour faire court, le voilà de plain-pied avec le Ciel et ferraillant vigoureusement, lui de santé si vacillante et qui compare l’orgasme à un éternuement, contre tous ceux que Son évidence n’a point encore illuminés.

Où en sommes-nous ? Vous le savez, amis, je procède comme Montaigne à sauts et à gambades, expression délicieusement poétique, convenez-en, et surtout promesse de liberté… Que dit, au fait, Pascal ? Eh bien, on verra.
En attendant, allez savoir pourquoi, « croisière » me semble apparenté à « croisade » : pur hasard, croyez-vous ? Je n’en crois rien. Entreprendre une croisière, c’est se transporter, en famille souvent, dans un espace « exotique », au mitan duquel, tous frais payés, il ne restera qu’à faire les bons clichés ; puis on rentrera, avec plein la tête de souvenirs de divertissements organisés qui forcément ne s’oublient pas – surtout qu’il s’agit en grande partie de personnes âgées…

Bon, encore une fois dira-t-on, où est le problème ? Les premiers aventuriers qui nous importent vraiment, partis de la Venise médiévale, les frères Polo voyageaient aussi en famille, en péril et sur le temps long. Tout comme les caravelles de la compagnie Costa. Mais tout cela partait aussi de cette remise à l’heure des pendules occidentales, entre XIème et XVème siècles, vraie Croisade elle, qui de Jérusalem à Grenade entendait expurger de l’homo christianus toute pollution extérieure, et en premier lieu arabo-andalouse, pour la plus grande gloire du seul et vrai Dieu. Combat qui pourrait sembler désuet s’il n’avait été aussi, et dans les mêmes termes, celui du Franquisme entre 1936 et 1975. Par exemple.
Marco Polo n’a pas rapporté de clichés de son long voyage, mais il a fait mieux, il a témoigné qu’un autre monde existait, puissant et riche, fût-il incarné par la dynastie mongole des Yuan, une des plus « barbares » de l’histoire chinoise ; et préparé ainsi les tentatives de pénétration chrétienne – infructueuses, comme on sait – des siècles à venir. Son voyage était une aventure, mais bien préparée, et puis le sentiment du Temps était fort différent de ce que nous connaissons : on pouvait partir des années sans être harcelé de messages importuns. On était comme sur une autre planète.

Rien de tel avec nos croisiéristes, bien sûr constamment connectés, et qui ont presque tout emporté de leurs univers familiers, frites et cheese-burgers, bières et champagnes, jeux de société et valses viennoises… mais surtout, à leurs petits soins, un personnel pléthorique, cosmopolite et polyglotte. Les paquebots de croisière sont des villes flottantes dont les chantiers navals s’arrachent les commandes, et sur lesquels tout est hors de mesure. Mais la pensée grecque du « rien de trop » est en embuscade, ici comme au pied de ces nouvelles tours de Babel qui s’édifient à Shanghai, Dubai et ailleurs : un commandant hâbleur et veule, un incendie qui coupe l’électricité, cet esprit sans lequel l’homme moderne n’est plus rien, et tout est à l’eau. La ville-lumière n’est plus qu’un brontosaure couché dans les sables mouvants où il agonise en silence ; ou bien, au milieu d’un océan hostile (cyclones, pirates), c’est un Vaisseau Fantôme que plus personne ne gouverne et qui, si la situation se prolongeait, deviendrait un Radeau de la Méduse. Heureusement que la civilisation n’est jamais bien loin : les Seychelles, en l’espèce – mais supposons un instant que dans cet univers idéalement tropical il n’y ait eu ni Seychelles ni Réunion ni Maurice, mais seulement Tanzanie, Kenya, Madagascar, Mozambique, pays notoirement dépourvus des moyens navals nécessaires à sauver les croisiéristes (de la faim, de la chaleur, de la promiscuité sans douches ni toilettes… et des pirates somaliens aux aguets – peut-être, il est vrai, intimidés par une aussi grosse proie ?)…

Oui, supposons-le un instant, évadons-nous une seconde de cette utopie permanente que nous vivons, très au-dessus de nos moyens puisque (dit-on) un monde français consommerait trois planètes, et un monde californien sept… Je ne suis sans doute pas le mieux placé pour divaguer sur ce thème car je ne voyage plus guère, l’avion m’insupporte avec ses files d’attente, ses contrôles, puis le confinement et l’inaction forcée, la nuit sans dormir ou presque – à tout prendre je préfèrerais les paquebots. Mais comment trouver naturel, comme nous le faisons, que des milliers de personnes s’embarquent pour des périples tarifés à la virgule près, ne descendant aux escales que pour monter dans des autobus climatisés, parcourant en un temps record une sélection de lieux remarquables, photographiant en rafale monuments, cocotiers, divers pauvres, achetant un peu de bimbeloterie locale, et repartant pour l’escale suivante dans des flonflons de dîners dansants ? Il me semble que ce tourisme d’exhibition est encore une forme de croisade, oui ; une croisade distraite, sans conscience, sans valeurs à imposer, et qui cependant promeut (par la seule exhibition) un bric-à-brac de valeurs dégradées, voyez comme nous vivons bien, pas casaniers, curieux de tout, comme aisément s’exporte notre civilisation de lumière, sinon de Lumières…Et puis tous ces employés que nous faisons vivre, et cette industrie touristique que nous favorisons. Non seulement beaux, mais également bons, nous saurons témoigner de votre pauvreté, ou à tout le moins de votre différence. Ne nous remerciez pas, c’est de bon coeur.

Que disait donc Pascal ? Il allait au plus court, lui. L’idée de tourisme lui était aussi étrangère que le mot, et quant à l’aventure…La seule aventure qui vaille n’est-elle pas ce chemin escarpé mais tout intérieur qui nous conduit à Dieu, donc hors de ce monde de cendres ? En ce cas une « chambre » (une pièce) suffit pour tout horizon ; et même une cellule. Mais je suis injuste sans doute avec le penseur de l’esprit de finesse, que Nietzsche n’hésite pas à accoupler à Schopenhauer comme l’un des « quatre couples » dont il sent les yeux fixés sur lui, toujours – les autres étant Platon et Rousseau, Goethe et Spinoza, Epicure et Montaigne (Humain, trop humain, I, 408). Derrière son mépris affiché, et comme masqué par lui, on voit frémir et vibrer une passion dévorante pour toutes les choses de l’esprit – en somme cette passion désespérée d’être au monde que dit si bien Pasolini. Ce pourquoi il figure dans cette liste restreinte de Vigilants, laquelle ne comporte qu’un philosophe allemand, contre trois français…

Oui, si l’aventure de l’esprit est la seule qui importe (au demeurant la seule vraiment dangereuse), alors Pascal est bien l’authentique aventurier, celui qui ne se retient pas d’aller trop loin, jusqu’à se brûler les ailes comme Icare. A côté de ça, l’aventure des croisièristes de l’Océan Indien fait pâle figure. Espérons qu’au moins ils ne saccageront pas les Seychelles. Au fait, à la multinationale qui les a menés en bateau on peut désormais suggérer ce slogan publicitaire : La croisière Costa, c’est l’avventura !

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