La Maison d’ Alain Leygonie

Nous autres, la plupart, avons un toit, une habitation provisoire sur cette terre. Certains, beaucoup plus rares, ont une Maison, un toit depuis des générations, voire des siècles. Il est facile de vider les lieux à qui est comme l’oiseau sur la branche ; mais à celui qui depuis toujours a ses fondations, ses arbres, son puits, qui s’adosse à l’église, y a son banc, et même sa cloche… A celui-là le départ, le délaissement, le dessaisissement (des murs, des meubles, des fruits, des arômes, de l’air) est un arrachement.

Ceci n’est pas un roman. Le dernier livre d’Alain Leygonie, le plus franchement autobiographique à ce jour de son auteur, est le récit d’un arrachement, et plus que cela : d’un deuil, de l’adieu aux ombres, aux morts qui reposent là, tout près. Un livre quasiment religieux donc, mais où rien ne pèse parce que rien n’appuie. La vie est une maladie mortelle, on le sait bien, raison de plus pour ne pas abuser en communiquant au lecteur bénévole ses angoisses, et pourquoi pas son ressentiment, tant qu’on y est. Cette propension de tous les temps, mais spécialement du nôtre, est étrangère au classicisme d’Alain Leygonie. Et qu’est-ce que le classicisme ? De la tenue, de la retenue. Un refus de céder au sombre volcanisme de l’être, comme à son jaillissement dionysiaque. C’est comme les buis : bien taillés ils restituent généreusement leur parfum d’ombre, de cloître, de Moyen-Age même. Autrement ça envahit tout l’espace.

Voilà bien quarante ans que Leygonie taille ses buis, ceux de l’écriture. D’abord la nouvelle, où il excelle, école de maîtrise s’il en est. La trentaine de brefs chapitres de ce livre se lit comme autant de nouvelles ciselées, légères (« Les fleurs du jardin ») ou philosophiques (« Les ancêtres »), truculentes (« Tonton René ») ou déchirantes (« Le petit frère », qu’on ne peut lire que les larmes aux yeux). Car être classique, ce n’est pas être corseté dans la froideur et le détachement ; c’est tenir les affects sous contrôle, comme une meute de chiens courants. On les soigne, on les flatte, on les règle de la voix, du sifflet ; quand il le faut on les lâche. Ce livre a l’ordonnance des grandes parties de chasse à l’ancienne, avec livrées et sonneries, fragrances de sous-bois, vacarmes d’oiseaux, frais ruisseaux, jeux d’ombre et de lumière. Mais la proie (la bête) est introuvable, donne le change, se dérobe comme les nuages ; car la proie n’est rien d’autre que la mémoire, matière infidèle s’il en est, fugitive, oublieuse, changeante, un perpétuel chatoiement de mirages.

Alain Leygonie, maître conteur, ne (se) raconte pas par plaisir ou loisir, mais de plus en plus par une sorte de nécessité impérieuse : celle, quand il en est temps encore, de dire ce qui fut, dans un dialogue serré avec les ancêtres, les parents, les enfants, et tous ceux encore à naître. Témoigner, passer le relais, faire le lien. Ce qu’attestait il y a longtemps déjà la brève incursion dans un village béninois, sur l’autre rive du fleuve Mono (« Les ancêtres ») :

La vie éternelle dont parlent les religions, c’est ça : quelque chose comme un passage de témoin, la vie à cloche-pied d’être en être, de génération en génération.

L’entreprise autobiographique, réduite au prétentieux dessein de se raconter, est parfaitement vaine. Elle n’a de chance de nous atteindre, de nous toucher (mais alors au coeur) que si elle vise à l’universel. Ce n’est pas tant de lui que nous parle l’auteur de ce livre salubre et fort, que de nous, ses frères humains. On voudrait n’avoir à lire que des choses de cette étoffe.

Alain PRAUD

_______________________________________________________________________________________

Alain LEYGONIE : La Maison, éditions Privat.
_______________________________________________________________________________________

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s