Inactuelles, 22 /2 : Que serais-je sans toi (De la politesse) (2)

…Plus sérieusement, et pour nous élever un peu au-dessus de l’anecdote : à l’origine du retour en force de l’incivilité dans nos sociétés, et de son apparente généralisation – en Gaule notamment -, il y aurait en première approximation au moins trois phénomènes :

1 – la constitution du monde comme « stock d’objets » qui en viennent à participer de l’être même de l’individu, comme s’ils n’étaient pas de simples outils ou ustensiles, mais des qualités de notre substance : ainsi dit-on de la même façon « ma santé », « ma voiture », « mon avion », « ma banque »… Dieu est mort, on est en Répubique, tout m’appartient, j’en fais ce que bon me semble ;
2 – le développement sans limites d’un individualisme à la limite de l’autisme, certes favorisé par la culture capitaliste de la compétition (la compétition est détestable idéalement, même dans le sport, car elle engendre immanquablement le dopage, le trucage et la triche : il faut être le meilleur, peu importent les moyens, peu importe mon mérite réel – les considérations commerciales/financières jouent comme circonstance archi-aggravante) – mais aussi par des objets (on y revient toujours) comme le baladeur, et plus encore le téléphone mobile. Des monades se croisent, se suivent, se rassemblent, sans se voir ni s’entendre ; et sur les blogs, les « chats », les forums virtuels, l’anonymat des pseudonymes permet presque tout : excès, approximations, propagation de rumeurs, malveillance, insultes…) ;
3 – la pression démographique : au Moyen-Age encore l’autre était précieux, menacé par les famines, les épidémies. Même les guerres étaient peu coûteuses en vies humaines. La « France » (l’hexagone actuel) de l’an Mil comptait 2 millions d’âmes peut-être, celle d’aujourd’hui bientôt 65 millions. L’autre me dérange et me gêne, partout.

on parle sans cesse de « créer du lien (social) ». Mais cela ne peut se faire de l’extérieur : il ne suffit pas de rassembler les gens pour qu’ils s’aiment, ni même pour qu’ils se voient (quant à s’entendre…). C’est intérieurement – par un travail intérieur -, dans la solitude essentielle de mon existence, que je rencontre l’Autre comme infiniment autre, c’est-à-dire infiniment respectable. Je simplifie outrageusement la pensée d’Emmanuel Lévinas, mais comment dire ? L’Autre est ce par quoi (est celui par qui) j’échappe à la Totalité pour m’ouvrir à l’Infini. Il est la porte ouverte de l’Infini en moi. Lévinas va jusqu’à parler de « sainteté » du visage humain – celui de l’autre, et le mien. Sainteté qui m’interdit de le tuer, comme elle lui interdit de me tuer.
Curieux comme nous rejoignons ainsi la précédente Inactuelle (« Du génocide… »). Car la pensée de Lévinas, la plus haute pensée éthique à ce jour sans doute, n’aurait pu se déployer comme elle l’a fait sans la catastrophe de la shoah. Elle a pris son envol à cause de la shoah, ou plutôt grâce à la shoah. Comme si l’extrême offense à l’humanité appelait, par une sorte de compensation transcendante, la plus haute philosophie de l’humain.

Nous voilà bien loin apparemment du geste de tenir la porte, de céder sa place, de s’effacer (s’effacer !) pour laisser entrer ou sortir quelqu’un. Apparemment seulement. Car la philosophie (ici, la pensée éthique) n’est qu’une autre manière, plus précise, plus concrète, et finalement plus simple, de dire la vie quotidienne. Cette vie nous ne l’avons pas demandée, nous n’en avons choisi ni le lieu ni l’époque, mais il nous incombe d’en faire quelque chose. On ne peut pas se dérober au devoir de vivre. Et on ne peut pas se dérober à autrui, qui oriente et qui fonde notre devoir de vivre.
Dès lors autrui, fût-ce à notre corps défendant (car devant cela aussi on a le droit d’être en résistance), qui oriente et fonde ce monde où nous vivons – il n’y a de « monde » qu’en tant qu’il y a « les autres » – est notre constante (pré)occupation. Je travaille pour autrui (bien sûr !) mais aussi je me détends pour autrui ; et c’est pour autrui que je (me) conduis, que je consomme de plus en plus intelligemment, que je trie mes déchets, que je m’abstiens de fumer, et demain sans doute de manger du boeuf, que j’efface dans l’espace naturel ouvert (l’érème) toute trace de mon passage, que je m’efforce d’être à l’heure à mon travail et à mes rendez-vous, que je participe à la vie citoyenne, et d’abord à tous les scrutins…

Ce n’est pas de moi que je parle, mais de nous, vous, toi, eux tous. Il n’y a pas une activité humaine qui échappe complètement à cette visée-pour-autrui. Ce que je fais en ce moment n’est pas mon travail, pas non plus un divertissement, cependant je m’applique à mettre en accord les mots dont je dispose, mon expérience, mon effort pour penser. Tant d’effort pour moi seul n’aurait ni sens ni fruit. Le plus secret, le mieux crypté des journaux intimes s’écrit pour qui le lira. En toute rigueur on ne peut même pas se parler à soi-même. Qui serait seul au monde – sans monde, donc – ou depuis toujours coupé de ses semblables, de son espèce, ne saurait, ne pourrait parler. Même un seul mot, le mot « moi » par exemple. La vraie politesse serait quelque chose comme cela : ne plus dire « moi » qu’en pensant un peu aux autres.

Alain PRAUD

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