Inactuelles, 20 : Tu n’as rien vu le 17 octobre ( 3 – Un barbare au Maghreb, suite )

A Tlemcen il fallut nous séparer. Nous avons laissé Donald dans le hall d’exposition du palace local, les Zianides, tendu de tapis d’orient, et nous avons cherché un gîte plus modeste, où à l’évidence les draps n’étaient pas systématiquement changés. Au matin, mal dormi pour cause de puces et de vacarme à pointe d’aube, nous avons retrouvé Donald qui, lui, déplorait de n’avoir pu plonger dans la piscine de son palace, car cousins et faucheux en effleuraient la surface, chose impensable à Spokane, disait-il. N’empêche que Tarzan n’avait toujours qu’une idée en tête : rejoindre au Nigeria son improbable Jane, en Volvo, et par le chemin le plus court – il ignorait lequel ; moi qui lisais les journaux je voyais ça très bien. De Tlemcen on piquait plein sud vers Tindouf, autant dire en zone de guerre (l’Algérie, comme personne n’aurait dû l’ignorer, soutenant bec et ongles les guerilleros sahraouis contre l’armée marocaine ; et la base arrière, qui était aussi un vaste camp de réfugiés, c’était Tindouf). Au-delà, du reste, quid des pistes asphaltées comme celle de Tamanrasset ? Sur ce point j’étais presque aussi ignare que Donald, sauf que lui était un reaganien fanatique : yes we can ! surtout bardé de cartes de crédit (il en avait une demi-douzaine, et quelle utilité au Sahel ?). Rassemblant tout ce que je croyais maîtriser de la langue d’Hemingway je tentai de lui expliquer que sa voiture n’était pas adaptée, que même s’il arrivait à s’extraire du Sahara algérien il n’était pas au bout de ses peines, car après c’était le Mali ou le Niger, contrées hélas pour lui francophones, où de surcroît douaniers et militaires étaient corrompus jusqu’à l’os, just bullshit you know what I mean, et tout ce qu’il trouve à répliquer c’est sur la correction du style, just say b.s. OK man, pensai-je in petto, va te faire empaler en méchoui chez les Targui, je ne peux rien pour toi.

Alors il voulut une carte. Comment, il n’en avait pas ? ben non, puisque le monde est yankee à quoi ça sert les cartes ? Il ignorait d’ailleurs qu’il y eût des contrées entre l’Algérie et le Nigeria. Nous dûmes nous enquérir d’une librairie, apparemment la seule de Tlemcen, où la seule idée de nous vendre une carte du Sahara fit rentrer le libraire dans sa coquille. Il en avait une, oui, mais elle n’était pas à vendre. Bon, lui dis-je sans me démonter, alors une photocopie ? Là il dut nous prendre pour des gens de la CIA travaillant pour le Maroc, car il blêmit franchement. Donald sur mon conseil dut lui graisser la patte à renfort de dinars, de papier pour mieux dire. Nous avons fini par obtenir une carte inutilisable qui ne disait rien de l’état des pistes (secret militaire) et qui bien entendu ne mentionnait aucune frontière… Alors Donald prit une grande décision : il décida que je le suivrais dans son Odyssée, sans doute impressionné par mon savoir géopolitique, pensais-je prétentieusement ; sans doute plutôt par le côté « bullshit » de mon anglais. Et puis il n’entravait que dalle à la langue de Molière et de Sekou Toure.

Il m’offrit en American dollars comme il disait des sommes pharaoniques pour que je l’accompagne (avec « Maria » tout de même) jusqu’à la Terre Promise nigeriane. Non seulement je déclinai l’offre, mais j’abrégeai les adieux. Nous le vîmes partir vers l’échec, la mort peut-être (aujourd’hui ce serait certain). Plus tard je lui écrivis chez lui à Spokane et n’eus aucune réponse ; soit qu’il fût encore dans une geôle sahélienne, ou qu’il en eût tellement bavé qu’il n’avait aucune intention de revenir là-dessus, ou qu’il ne savait pas écrire, et c’est possible après tout. Ou les trois ensemble.

Nos problèmes à nous étaient tout autres. Dès le premier jour, nous promenant main dans la main dans les rues de Tlemcen nous avions eu la surprise de voir un vieil homme cracher ostensiblement devant nous. Aussi naïf que Tintin j’entrepris pourtant dans la foulée de visiter la mosquée (pour moi c’était comme une église, et au Kashmir un ami musulman m’avait permis de m’asseoir dans l’ombre pieuse et douce de la mosquée toute en bois de Srinagar) – dans l’Algérie de 1981 c’était déjà un blasphème : et un couple ! Dans les mosquées on ne crache pas, mais le coeur y était. On nous expulsa. Mauvais signe, qui s’obscurcit encore à une terrasse de café où le garçon, s’étant enquis de nos projets (Oran, puis Alger) nous en dissuada promptement, ajoutant même : « Mes amis, je suis inquiet pour vous. » Selon lui, la place sur le bateau se négociait un an à l’avance. Nous allions rester prisonniers de l’Algérie.

J’étais têtu, et nous voilà à Oran. La première image fut un groupe de femmes voilées de noir et s’invectivant à une station de taxis, tout près du littoral : Salop’rie !! seul mot françaoui dans un flux de même farine. Rien de grave, mais trouver une chambre d’hôtel se révéla un parcours du combattant. D’abord les hôtels « normaux », nous voyant, devenaient tous complets. Et nous nous en étonnions. On est toujours puceau devant le totalitarisme augmenté de théocratie, surtout hypocrite. Parce que c’est beaucoup de paramètres à gérer ensemble. Là où nous avons vraiment compris c’est à la réception d’un des principaux palaces d’Oran (dont j’ai oublié le nom, sinon je me ferais un plaisir de le citer). J’ai cru me retrouver à l’escale de Téhéran, août 1979. Des gugusses dont le rasage n’était ni fait ni à faire ont commencé par le prendre de haut, tandis que j’observais les traces douteuses de leur chemise : chambre double ? livret de famille ? Quel livret ? En une seconde j’ai compris que j’aurais dû retourner en Inde, mais c’était trop tard. Pas de chambre pour qui vit dans le péché (en 1981 !) ; pour ne pas être complètement à la rue, j’ai fini par négocier deux chambres…Les énergumènes ont alors craqué, tu m’étonnes. Mais attention : alors que M… s’est vu attribuer une chambre au premier étage, un groom crasseux m’a conduit au troisième. Ascenseur particulier, qui ne donne que sur un local à poubelles, d’où l’on sort pour entrer dans une chambre secrète, typiquement arabe sans doute avec sa douche adaptable en toilettes et vice-versa, des téléphones partout, et un je ne sais quoi atmosphérique qui me faisait croire que cette chambre était réservée à des personnalités politiques… Que d’efforts pour me séparer de M…que j’allai de toute façon rejoindre aussitôt à son étage. Mais à ce train nous allions être ruinés en trois jours.

Alors nous avons fait demi-tour. A la gare d’Oran une femme sympa nous a conseillé la file des femmes qui avançait plus vite, et dans le train nous avons bien échangé avec elle, institutrice et pionnière de la condition féminine dans son pays et ailleurs. Courageuse, héroïque même dans un pays qui comme bien d’autres et aujourd’hui encore camouflait son échec social derrière des versets sacrés qui naturellement disent toute autre chose…

L’officier des douanes marocaines, disons-le tout de suite, aurait pu avoir le triomphe moins modeste. A peine s’il eut un demi-sourire et quelques haussements de sourcils. Je sentais qu’il avait envie de me serrer dans ses bras. Car j’étais devenu une pierre de choix de son édifice idéologique, dont il allait outrageusement se réclamer. Ben tant pis. Les autres n’avaient pas été à la hauteur, l’expression est faible. Sûr que nous n’avions pas vu Tipasa. Mais sur le sud, l’orient, l’islam, il nous était venu quelques lumières qu’aucun livre ne disait.
Et ce n’était pas fini.

(suite et fin bientôt)

Alain PRAUD

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