Inactuelles, 20 : Tu n’ as rien vu le 17 octobre (2 – Un barbare au Maghreb)

A vrai dire ça avait mal commencé. J’avais contracté une angine dans le Fokker fatigué qui reliait Toulouse à Barcelone. Ensuite à Alicante une sangle de mon sac à dos s’était prise dans le tapis roulant, et le douanier sagace en avait déduit que j’étais un de ces dangereux gauchistes qui révolutionnaient l’Espagne franquiste où il avait fait toute sa carrière. Vidage intégral du sac, donc. Rien à signaler et pour cause, malgré ma tête de flower-power. Deux ans avant j’avais sillonné l’Inde avec le Coran au fond du sac. Cette fois je n’avais que mes habituelles Rothmans rouges et un briquet solaire (mais oui). Autrement dit, rien dans les mains ni dans les poches. Depuis le bus climatisé (rengrègement de mal !) Alicante-Almeria on voyait des bouts de désert et les vestiges de décors des westerns de Sergio Leone. Sur le bateau qui reliait Almeria à Melilla j’ai épaté avec mon briquet des gamines de 16 ans, mes préférées. Ma compagne de voyage n’était guère plus âgée, du reste.

En voyant au loin les côtes marocaines j’ai failli m’écrier Africa ! Africa ! comme un nouveau Scipion. Mais nous n’y étions pas encore. L’enclave espagnole de Melilla était encombrée de voitures flambant neuves, vitres baissées dégueulant de la disco de bas étage ; et aux terrasses des cafés des gamins de dix ans sautaient sur les genoux des jeunes militaires en leur sussurant des mi conejo pleins de promesses. Un lieu propice aux affaires en tout genre. Les marches et les marges interlopes de l’Europe, fermées par de hauts grillages. Puis c’étaient, en bus, les verdoyants reliefs du Rif, où mon oncle avait guerroyé dans les années 20 (pas très proprement, on s’en doute) sous les ordres d’un certain Philippe Pétain, et en compagnie d’un certain Francisco Franco. Le monde est petit décidément, surtout au XXème siècle. Les Rifains ont pris leur revanche depuis lors, devenus les principaux fournisseurs en cannabis de première qualité de l’Europe festive, et des banlieues sinistrées. Des gens montaient, en chemise blanche, et nous souriaient : Vous voyez comme c’est beau le Maroc ? Oui, mais nous allions en Algérie.

Sur le coup de midi Oujda était un souk poussiéreux, bruyant et coloré. Une grosse ville frontalière où se faisaient de grosses affaires, ça crevait les yeux, même d’un roumi naïf (mais communiste). Nous comptions prendre un autre bus, de l’autre côté, pour Tlemcen. Mauvaise pioche. L’Algérie avait adhéré au principe de précaution de l’immense aire soviéto-cubaine : des touristes oui, mais organisés. Ou alors au volant d’une puissante limousine. Les douaniers marocains, qui couvraient ou pour mieux dire parrainaient un juteux trafic de devises, dirhams contre dinars et vice-versa, nous ont tout de suite mis au parfum : si vous ne trouvez pas une voiture vous n’entrerez pas en Algérie. Ajoutant aussitôt : mais qu’allez-vous faire là-bas ? Dès demain vous reviendrez, croyez-moi.
Vite on nous trouva un grand blond qui errait comme une âme en peine car il ne parlait pas un mot de français. La méfiance d’icelui fondit aussitôt devant mon anglais rugueux : lui non plus ne pouvait entrer en Algérie car il ne comprenait rien aux formalités, et surtout aux taxes fantaisistes et exorbitantes qu’on exigeait de lui.

Il s’appelait Donald, avait 40 ans, la blondeur et les épaules de Tarzan, venait de Spokane (Washington State) sur le versant Pacifique des States donc, profession néant mais son papa était un grand entrepreneur de la côte ouest, il lui avait construit une maison d’où il voyait gambader les daims sur ses immenses pelouses (moi de même – sauf que les pelouses ne m’appartenaient pas). Alors il s’ennuyait. La soeur d’une copine, soi-disant Chief of Police dans le nord du Nigeria, lui avait suggéré un de ces fructueux voyages qui forment la jeunesse. Il s’agissait de prendre l’avion pour Londres, de là pour Stockholm, d’y acheter une puissante Volvo sortie d’usine…et d’aller la vendre au Nigeria. Quoi de plus simple ? s’était dit ce lecteur de Tarzan (qui ne lisait rien du tout, pas même les guides touristiques, à peine les panneaux indicateurs – même pas libellés en anglais). Alors il avait fait Stockholm- Algesiras à peu près sans s’arrêter, se nourrissant de plaquettes de vitamines car il se défiait de la gastronomie de ces contrées barbares ; et Tanger-Oujda à fond, de nuit. Un peu fatigué, le bougre. Nous étions ses sauveurs. Avec un bagou dont je ne me savais pas pourvu je m’improvisai interprète, clins d’oeil aux douaniers C’est un grand gosse comme sont les Américains, inoffensif, on négocie les taxes, ne soyez pas trop gourmands tout le monde y trouvera son compte, etc. Tout en déblatérant j’avise la carte au mur, bien étrange dans un poste-frontière, puisque…aucune frontière n’y figurait. N’écoutant que mon audace, j’en fais la remarque à l’officier avec qui je négociais. Il m’entraîne dehors, et avec une moue de connivence condescendante (ou l’inverse), balayant du bras tout le paysage désertique, vers l’est : »Mais tout ça est à nous ! » A quoi je dus répliquer : ah bon. Ne cherchez plus où est le contentieux entre Maroc et Algérie : ces pays n’ont pas de frontière mutuellement reconnue. Toujours pas. Sans parler de la question sahraouie, qui nous mènerait je ne sais où.

Donc nous franchissons le no man’s land, sous l’oeil goguenard des Marocains (et un Marocain goguenard, c’est quelque chose). Et nous sommes vite édifiés : vous vous connaissez ? pourquoi un Américain avec des Français ? Passeports ! voyons ça ! Et on nous fait attendre, sous un soleil de plomb comme là-bas en août, car le préposé aux passeports fait sa prière et les ablutions concomitantes au robinet là-bas dans le sable. Icelui revenu et sanglé dans son uniforme ne s’intéresse nullement à l’Amerloque mais à M… ma compagne, qui a le malheur à ses yeux d’afficher un visage méditerranéen, une magnifique brunéité qui devrait lui ouvrir toutes les portes de Toulouse à Calcutta. Que nenni ! Le sourcilleux de s’enquérir : Française vraiment ? Et vos parents ils sont Français ? Les deux ? Acte de naissance ? Livret de famille ?
Cette furia nationaliste – et raciste – était en fait dirigée contre moi, comme je n’allais pas tarder à le vérifier. Pour l’heure l’énergumène s’excitait, mitraillant les mots, l’écume aux lèvres, cependant que dans son dos (scène surréelle pour nous, absolument obscure pour Donald) ses collègues hilares se vrillaient l’index aux tympans, suggérant C’est un dingue…sans rien faire pour interrompre son délire. J’ai dû finir par dire Si c’est comme ça nous retournons au Maroc, ce qui ne les arrangeait nullement et a tout résolu en un clin d’oeil. Car il fallait déclarer toutes les devises étrangères et les convertir en dinars au taux officiel – or le dinar étant une monnaie de singe, beaucoup se sucraient au passage ( on retrouve cette plaisanterie quand on fait le saut de puce entre Réunion et Madagascar. Mais là, la pauvreté est si palpable que l’idée de corruption est presque vidée de son sens). Bref, nous voilà en Algérie, et à deux doigts de nous en mordre les doigts. Mais Donald se révélait un charmant compagnon de voyage, avec (malgré ? grâce à ?) cette incroyable naïveté/suffisance yankee, qui veut que le monde entier jure sur la bible et que le dollar soit la monnaie unique de la galaxie. Au cours officiel le dinar valait 13 francs (dans la rue on avait 3 dinars pour 10 francs) – Donald était si peu familier de la monnaie métal qu’il me donnait toutes les pièces de 2 dinars au prétexte qu’elles faisaient des trous dans ses poches de chemise…
Et puis la Volvo climatisée, qui se conduisait avec deux doigts, était un vrai wagon pullman. Quel luxe !

(à suivre)

Alain PRAUD

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