Inactuelles, 20 : Tu n’as rien vu le 17 octobre (1)

Chez moi et ailleurs, dans la bourgeoisie comme dans la classe ouvrière (hormis son « avant-garde » communiste – et encore), on disait : les bicots les bougnoules les melons les gris les ratons. Espèce confuse et lointaine, à la fois proche de nous et nuisible, comme les rats justement. En province, loin des grands chantiers et de l’industrie automobile on n’en connaissait pas, on n’en avait jamais vus sinon à la télé (quand on avait la télé), souvent à l’état refroidi. Cadavres de « terroristes ». Car là où ils pullulaient (on n’y était jamais allé, là-bas, ni personne de la famille) c’était la guerre, même si le mot n’était jamais prononcé ; et dans cette guerre ils nous poignardaient dans le dos, eux que depuis 130 ans nous avions nourris et civilisés ; construisant pour eux routes, ports, chemins de fer, écoles, hôpitaux, toutes choses dont auparavant ils ignoraient l’usage et jusqu’à l’existence.

J’avais appris à l’école à dessiner et colorier l’Atlas, les oueds, les ports, à situer les oasis. Nous avions perdu le Maroc hélas, plus récemment la Tunisie, mais l’Algérie c’était trois départements français et fiers de l’être, un désert immense qui faisait rêver. D’ailleurs de Gaulle l’avait bien dit : il n’y a que des Français à part entière de Dunkerque à Tamanrasset.Seulement ces Français-là étaient invisibles, on ne les connaissait qu’à travers les trafiquants en burnous ou les Targui faisant le coup de feu du Crabe aux pinces d’or, ou les odieux marchands d’esclaves de Coke en stock. Tous dissimulés, torves et hypocrites, même sous les traits apparemment plus bénins de l’Emir du Khemed et de sa tête à claques de fils Abdallah. Il y avait bien à la vérité une sorte de guerre par chez eux ; mais quand c’était Roger qui en parlait, un officier d’active ancien de Saint-Cyr et ami de la famille, c’était comme d’un sport excitant et dangereux, la sueur, les balles qui sifflaient, les fellaghas pris au piège d’une grotte où on balançait des grenades avant d’aller constater les dégâts. Roger était un athlète au regard droit et aux mollets d’acier, un catholique qui ignorait le doute, un coin de civilisation enfoncé dans la barbarie. Un enfant de dix ans ne pouvait que l’admirer comme un héros de bande dessinée, Prince Vaillant, le Chevalier blanc, l’aviateur Tanguy (de Tanguy et Laverdure) dont il portait d’ailleurs presque le nom. Et c’est en 1961 justement que je devins le parrain d’Odile, sa benjamine.

Et pourquoi justement ? Mais parce que le 17 octobre 1961.
La censure et la désinformation de cette époque étaient telles qu’à moins d’avoir des parents communistes, ou mieux encore au PSU, on ne savait que ce qu’il fallait savoir. Ce n’est que dans l’hiver 1968 que j’ai appris ce qui s’était passé au métro Charonne ; et bien plus tard encore le crime d’état du 17 octobre – le premier événement, image pieuse de la geste communiste (8 victimes), ayant éclipsé l’autre qui dérangeait tout le monde. Pourtant ce soir-là, cette nuit-là, il y eut en plein Paris, par balles, matraquages et noyades, on ne sait combien de morts (on ne sait toujours pas), quelque chose comme 200 pense-t-on aujourd’hui. Les médecins de l’Institut médico-légal jetaient eux-mêmes à la Seine les cadavres qu’on leur amenait, pour ne pas avoir à les comptabiliser. On croirait une nouvelle de Chalamov, mais non.

Pourquoi cette histoire dérange-t-elle tout le monde ? D’abord parce que les victimes n’étaient pas des agneaux, mais des militants du FLN-métropole, impliqués, eux ou d’autres, dans des assassinats de policiers, simples plantons parfois, au cours des semaines, des mois précédents. L’indépendance de l’Algérie était en vue, un fait acquis, et ces meurtres pouvaient paraître gratuits aux yeux mêmes des plus progressistes. Que dire alors des autres, la droite gaulliste autour du premier ministre Michel Debré hostile à cette indépendance, et la droite de cette droite, l’OAS qui multipliait les actions sanglantes et désespérées, plastiquant à tour de bras appartements et petits commerces jusque dans mon inoffensive ville natale, et qui comptait dans la police plus que des sympathisants ?
Tensions à l’intérieur du pouvoir gaulliste, tentatives d’assassinat de de Gaulle lui-même ; de l’autre côté, défiance teintée de mépris du GPRA, le gouvernement de l’ombre des « rebelles » en Algérie, pour sa succursale métropolitaine, souvent plus éduquée et par trop occidentalisée ; cette dernière tuant des policiers pour affirmer son existence, mais aussi victime dans les bidonvilles des exactions féroces de ses compatriotes harkis, et méditant l’action d’éclat qui montrerait le pouvoir sous son vrai jour…

Tout cela on ne le sait qu’aujourd’hui, moi le premier, tout comme en face les manigances du sinistre Maurice Papon, ex-organisateur de la déportation des juifs du sud-ouest devenu Préfet de police aux ordres d’un ministre de l’Intérieur sans états d’âme, Roger Frey ; lequel Papon ayant décrété un couvre-feu sélectif qui ne visait que les faciès maghrébins, et supputant que cette mesure arbitraire ne resterait pas sans réponse, avait réuni ses hommes pour leur assurer qu’en cas de bavures meurtrières ils seraient systématiquement couverts…

Toutes les conditions étaient réunies pour une tuerie dans le brouillard et la nuit, sans trop de témoins (donc faciles à intimider), sans écho dans les media aux ordres, sans jugement, sans sépultures. Le FLN quant à lui drapé dans sa dignité de victime par avance avait recommandé à chacun de se mettre sur son trente et un, bien sûr sans armes fût-ce un coupe-ongles – vérification faite avant le départ. Maintenant on connaît la suite. On connaît mieux Papon aussi, depuis le procès de ses agissements bordelais, ce zèle qu’il avait mis à organiser le voyage des familles juives, enfants compris. Et on connaît mieux le FLN, comme tous les mouvements de libération ou presque cet étrange mépris pour la vie humaine, subordonnée aux objectifs politiques du moment. Etrange mépris de la France aussi pour ces harkis qu’elle avait recrutés, endoctrinés, armés, à qui elle avait cyniquement confié les pires besognes d’une guerre qui taisait son nom ; et que j’ai vus croupissant dans le camp de Bias (47), à l’écart de tout, sans travail et presque sans assistance, le sombre regard de leurs enfants déjà adolescents, méprisés dans la cité, traités avec une sorte d’inavouable dégoût par l’Ecole de la République. Aujourd’hui les enfants de ces enfants tentent de survivre dans une cité autrefois prospère mais économiquement exsangue en vendant des pizzas, des téléphones. Ni Algériens ni vraiment Français, interdits de séjour en Algérie, ils expient la rage au ventre le destin tragique (grec, shakespearien) de leurs grands-parents. Mémoire familiale, ancestrale, oblitérée, impraticable. Qui va demander pardon pour ces gens, et quand ?

Et qui va demander pardon pour les cadavres endimanchés flottant entre deux eaux de la Seine ?

C’est cela peut-être qu’inconsciemment (ou mal consciemment) j’ai voulu faire en m’embarquant pour l’Algérie en ce bel été de 1981… (à suivre)

Alain PRAUD

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