Lobgesang (Office des ardens, 5)

Je célèbre ces mondes entrevus qui pour toujours nous ignorent, ceux-là encore à découvrir, les éloignés au tréfond, les indéchiffrables,

La draperie en fausses couleurs de Lagoon Nebula M 8,
Et les galaxies posées de face ou de chant sur la ténèbre comme une collection d’ammonites,
Et l’infinie douceur de la ténèbre, la peau des filles de la nuit, l’ivoire de leurs yeux le corail de leur langue,
Et l’oreille ciselée, la vulve fleurie de toutes,
Je célèbre la grâce du boson de Higgs au même titre que celle de la couleuvre à collier,
Le sacrifice inlassable de la molécule d’hémoglobine, l’éclat de la chlorophylle sa soeur,
L’élégance d’Emmanuel Lévinas et les mains de pianiste de Sébastien Chabal,
L’incompressible enfance de Verlaine et la rose sans pourquoi d’Angelus Silesius et la cape enchantée de Christian Montcouquiol « Nimeno II »,
Comme j’ai séparé à mon usage la Fontaine des Larmes de l’Oued El-Kébir qui lave les pieds de Séville et de Lucain
Et de Carmen comme on sait.

A mesure qu’on déboise autour de nous la chair des choses brille plus fort, le ciel prend son visage de feuilles,
Les yeux des passants nous paraissent propices,
Sans chercher plus loin on se dit que c’est bien ainsi,
Comme d’étreindre les arbres et d’entendre une bonne fois leur grand murmure,
Et nul Dieu dans la nuit que nous-mêmes et les infimes griots les crieurs de la forêt les gratteurs d’élytres, comme nous traversés pour rien de fulgurantes particules,
Comme nous ignorants ou incertains d’être, laissés pour compte du plan général,
Exclus de la lumière et de la foi qui sauve,
Humbles parmi les humbles avec leur peau d’écorce de chitine leurs appendices leur bourdonnante inoccupation,

Nous déclarons sacrés les choses vivantes, les êtres pétrifiés, les états transitoires de la matière,
Tout ce qui a un nom sous le ciel et dans l’ombre, anges, elfes, oeuvres inachevées, anaérobies,
Artifices chamarrés, orthèses, pactes léonins,
Erreurs de la nature sur lesquelles notre vouloir meurtri se repose et commerce avec l’obscur, l’immaîtrisé,
Qui, à mesure que la fin, nous oriente,

pour Anne de C.

Alain PRAUD

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