Inactuelles, 18 : Le désert croît

Maintenant qu’on y voit un peu plus clair sur le soi-disant « mystère DSK » – qui n’était un mystère que pour les naïfs désinformés que nous sommes presque tous – on sait par exemple que le monsieur, dès son arrivée à l’hôtel, a proposé à l’hôtesse d’accueil de le rejoindre dans sa chambre (pardon : sa suite) ; puis qu’une jeune personne, follement amoureuse sûrement, est venue le visiter entre 1h30 et 3h du matin ; puis qu’au sortir de la douche, en érection comme il se doit, il s’est trouvé nez à nez avec une jolie soubrette de couleur ; enfin, mais c’est pure calomnie policière, qu’à peine calé dans son siège d’Air France classe affaires il aurait gratifié l’hôtesse d’un « nice ass ! »qui fleurait bon la popote d’un régiment de parachutistes. La justice française, grâce à Dieu et à la Vème République, eût balayé ces ragots d’un revers de manche. Quant à cette justice américaine qui sent la poussière et le crottin de l’ouest du Pecos, c’est beaucoup moins sûr.

Mais laissons DSK à sa résidence hors de prix et à son improbable défense, qui serait odieuse si elle n’était pas d’abord ridicule. Si son affaire touche au politique par de nombreuses connexions, elle n’est pas – il était moins une – une affaire d’Etat. Seulement, voici que dans le même temps une plainte est déposée contre un ministre de la République par d’anciennes employées de sa mairie, qu’il aurait initiées de façon peu orthodoxe (si toutefois il est une orthodoxie en la matière) à la « réflexologie plantaire »… A peine a-t-on fini de rire de cette résurgence des années 70 et des innombrables gourous plus ou moins indiens dont les « stages de méditation » n’étaient que la couverture d’authentiques partouzes où ils tenaient les premiers rôles, qu’un ancien ministre de la même République trouve opportun de repeindre de frais une ancienne rumeur concernant les moeurs là aussi hétérodoxes, et pourquoi pas criminelles, d’un autre ancien ministre mais d’une époque antérieure, sans toutefois le nommer puisque « tout le monde sait » ; et le buzz de cette micro-affaire n’est pas encore retombé qu’en voici bien d’une autre : du petit personnel (féminin) d’un palace parisien aurait été harcelé, si ce n’est davantage, par un client appartenant à la famille régnante du Qatar… Pour l’instant, pas de vagues, police et justice marchent sur des oeufs : le Qatar est un partenaire stratégique de la France, et la personne incriminée bénéficie probablement de l’immunité diplomatique. Quant à la plaignante, ce serait encore une Guinéenne – ces gens sont partout et deviennent embarrassants.

Cela fait beaucoup en fort peu de temps, et on peut croire que ce n’est qu’un début car les langues se délient, les mauvaises comme les autres. Au fait je voulais évoquer avant tout une affaire qui serait restée méconnue si la presse ne s’en était emparée à propos ( LeMonde du 10/06 ). Des esprits mesquins, africains et autres, n’ont-ils pas cru devoir saisir la justice du Pays-des-Droits-de-l’Homme – ah, qu’elle nous va bien, cette galante périphrase – à propos de « biens mal acquis » (chez nous, notamment) par les rejetons de feu Omar Bongo (Gabon), de Denis Sassou Nguesso (Congo) et de Teodoro Obiang Nguema (Guinée Equatoriale). Deux remarques sur ces trois pays. La première : une bonne partie, voire la majorité, de leur population survit avec moins de 2 dollars par jour, seuil de pauvreté absolue communément admis, ne bénéficie d’aucune éducation digne de ce nom, ni de quelque système de santé que ce soit. La seconde : ces pays – comme le Qatar – sont producteurs d’hydrocarbures, et les compagnies françaises y sont en première ligne. La chute de la fable est facile à deviner : le Parquet-de-Paris (dit ainsi, cela fait frivole en diable et petit doigt en l’air), qui n’ a de comptes à rendre qu’ au pouvoir politique, s’est empressé de classer sans suite. La morale de cette fable, comme des historiettes précédemment rapportées, c’est ce qui m’ intéresse. Car si la morale privée est affaire privée, la morale des hommes publics est l’affaire de tous, particulièrement quand elle interfère avec le droit. Et c’est bien le cas.

C’est dans Ainsi parlait Zarathoustra que Nietzsche profère cet anathème : « Le désert croît. Malheur à celui qui recèle un désert ! » (die Wüste wächts : weh Dem, der Würsten birgt !). « Il faut bien parfois que le maître élève la voix », écrit Heidegger commentant ces mots (Qu’ appelle -t-on penser ?). Elève la voix, oui, mais pour quoi dire à tous, à chacun ? Nietzsche en effet a sous-titré son ouvrage « Un livre pour tous et pour chacun », ce que Heidegger commente ainsi : « pour chacun pris en soi-même en tant que dans son être il devient à soi-même mémorable. » Mémorable est digne de mémoire. Pour chacun donc qui puisse jouir de cette dignité impartiale, à la toute fin, du « j’ai vécu » – et cela n’a pas été absolument inutile, incident, moins encore insensé, il se peut même que cela accède à l’exemplarité (fût-elle négative)…

Mais l’important, bien sûr, était au début : die Wüste wächts, le désert croît. Quel désert ? Nietzsche a son idée là-dessus, que je respecte, à laquelle même j’adhère : l’humanité n’est pas achevée, elle est au contraire en voie d’inachèvement, le Dernier Homme devient la norme, un petit être uniforme et frileux, procédurier, égocentrique, imbattable pour la défense et la promotion des droits-de-l’homme-et-de-moi-même-en-particulier, mais confit en aveugle ignorance s’agissant des inévitables Devoirs par quoi l’humanité s’augmente marche après marche, vers une complétude dont on ne peut avoir qu’une faible idée. Devoirs qui, eux, peuvent n’avoir rien d’humaniste – et c’est là que la pensée de Nietzsche, immense pourtant et irréductible, a pu prêter le flanc, le XXème siècle étant ce qu’il fut, à des contresens totalitaires – le « plus-humain » qu’il appelle de ses voeux devenant bien vite « surhomme » nanti de tous les droits, à commencer par les plus anti-humains.

Je n’entrerai pas dans cette arène, du moins pas maintenant. (Chers lecteurs fidèles, croyez-moi, j’y entrerai – rien de ce qui est pensable ne saurait m’intimider. Seul l’impensable aurait ce pouvoir, mais puisque il n’est pas pensable… L’impensé en revanche est bien plus pernicieux, non ?). Je trouve plus pertinent de me laisser guider, ou si l’on veut conduire, dans cette histoire de désert, par Hannah Arendt, et plutôt par ce message posthume des fragments, d’une densité et d’une profondeur confondantes, de Qu’est-ce que la politique ? (Was ist Politik ?, Piper Verlag 1993, Seuil 1995). Que dit Arendt ? Que le désert de Nietzsche a lien avant tout avec la loi, car la loi, lex, est ce qui lie entre eux les hommes dans un destin commun ; ce tissu entre les hommes est ce que nous appelons monde ; là où il se déchire parce qu’on a introduit dans l’humain du discontinu, du moins-humain, de l’à-peine-humain, que sais-je, la loi est affaiblie, avilie, ou vacante. On nommera désert cette vacance, cette lacune du monde humain (du monde tout court).

Me suis-je égaré loin de nos politiques francs culiers et grands putiers, et de ceux qui parce qu’ils se sont bandé les yeux se prennent pour la Justice, d’une main flétrissant toutes les formes de prévarication (Tunisie, Egypte…), de l’autre armant et protégeant, au besoin contre toute loi, des tyranneaux pilleurs et populicides (Gabon, Congo, Angola, Birmanie…) ? Arendt appelle isolement la perte du lien entre les politiques et leur mandant populaire, et désolation cette perte ou absence entre les individus-citoyens qui interdit au monde d’advenir ; puisqu’il n’y a de monde que là où des hommes et des femmes sont librement liés entre eux par un dessein commun. Plus simplement peut-être « en ce temps de manque » (Hölderlin), la confusion du possible au légal, de là au légitime, pourquoi pas au souhaitable, si elle autorise un népotisme de prédation, assimile les droits de l’homme au droit de cuissage, et cent autres manquements connexes, pourrait bien faire le lit d’un nihilisme mondain et d’un populisme aux conséquences imprévisibles – puisque droite et gauche semblent se retrouver ici sur le même banc, sinon d’infamie, au moins de suspicion.

Alors oui le désert croît. Et pour paraphraser Schopenhauer sur un mode plus léger (car il est tout sauf léger), la question moderne, hautement politique, est « le problème du rapport entre l’idée et le réel, c’est-à-dire entre le monde dans la tête et le monde hors de la tête. » Etouffer dans l’oeuf toute curiosité sur de colossales prévarications, se livrer sur ses administrées à des papouilles « thérapeutiques », assimiler gratuitement la valetaille des palaces à de la chair tarifée, qu’est-ce donc sinon avoir le monde hors de la tête ?

Alain PRAUD

Un commentaire sur “Inactuelles, 18 : Le désert croît

  1. Pauvre DSK, dans tous les sens du mot…
    Accablé par tout ce qu’on entend, on a en effet envie de dire comme Nietzsche « Le désert croît », et puis soudain nous revient une phrase d’Obaldia : « Depuis Clovis l’homme n’a pas changé d’un clou ? », moins grandiose mais peut-être plus réaliste, en tout cas moins décourageante. Quoique…

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