Inactuelles, 16 : Paysage avec la chute d’Icare (DSK, son démon, la Gaule)

     êthos anthrôpô daimôn. Le caractère, la disposition constante, pour l’homme, est son démon. Le caractère de l’homme est son destin. Ainsi traduit-on généralement cette simple et forte sentence d’Héraclite, qui vient de rencontrer un éclairage particulier à New-York comme à Paris. A New-York avec la chute brutale et inattendue d’un homme qu’on présentait comme un des puissants de ce monde  –  en vérité un haut fonctionnaire dépourvu de pouvoir personnel, mais qui avait su redonner quelque lustre à une institution, le FMI, jusque là fort controversée, pour ne pas dire décriée. A Paris où le même homme était en odeur de sainteté, et pressenti (par ses amis politiques, une grande partie des médias et de l’opinion publique) à de très hautes fonctions nationales.

    

     La chute, pourquoi ? Il est trop tôt pour se prononcer sur une enquête qui n’est pas close, et qui en ses débuts a pu paraître hâtive et brouillonne. On devrait donc parler d’une affaire de moeurs alléguée, avec des circonstances de violence et de coercition, alléguées elles aussi. Notre boussole est pour l’instant toujours la même, celle de la perspective éthique de Ricoeur :  « viser à la vraie vie avec et pour l’autre dans des institutions justes. »
On connaît le cri de Rimbaud :  « La vraie vie est absente. » Mais enfin il n’est pas illégitime de viser une chose absente dans sa pureté, comme la vertu, l’amour, la liberté… La vraie vie, la « vie bonne » d’Aristote, est un idéal d’accomplissement  –  professionnel, affectif, culturel, social, politique, éthique, spirituel… qui justement ne peut que rester un idéal. La vraie vie que l’on vise est une visée, elle est la visée même, alors il est entendu qu’une vie entière ne suffit pas à même l’approcher. C’est la visée qui importe. Trois mariages, quatre enfants, une carrière professionnelle et politique brillante, des compétences quasi universellement reconnues… Que pourrait-on viser encore ? Président d’une ci-devant grande puissance, depuis longtemps sur le déclin et en voie de muséification malgré son porte-avions atomique et ses sous-marins lanceurs d’engins… Oui, se disait Icare, pourquoi pas ? J’hésite encore, je dois revoir la formule de la cire qui articule mes ailes (de géant) à mon corps (un peu massif).

     Mais le daimôn veillait. Qu’est-ce que c’est, le daimôn ?  Les chrétiens, ces hémiplégiques, en ont fait « le démon », une puissance uniquement négative, extérieure à l’homme, le cobra royal qui fascine Eve puis Adam, une machination en somme. Les Grecs, plus équanimes,  le voyaient comme une postulation, bonne ou mauvaise, ou les deux ensemble, mais intérieure. A chacun de le dompter, de l’orienter, de le « gérer » comme on dit pour tout maintenant que le jargon économique a tout colonisé. On gère ses affects, ses rêves, ses fantasmes  –  t’inquiète, je gère. Oui, sauf que non.
On croit depuis longtemps que tout homme est double. Mais ce serait trop simple. S’il n’était que dualité il pourrait à tout moment faire des choix sans équivoque : l’être pour soi / pour autrui, l’ignorance méprisante / l’empathie vertueuse, la sollicitude / la prédation… Mais quand cette dualité est plutôt duplicité, multiplicité, logomachie des points de vue, alors rien ne va plus. Icare a pris son envol vers la vraie vie, et il est resté sur la plage noire où il ronge les ossements de sa mère, et il jalouse affreusement celui qui a su s’envoler, et à mesure qu’il s’élève il ignore superbement, dangereusement, cet autre lui-même qu’il a laissé dans la caverne. Chacun de ces moi ignore l’autre, le méprise, le trahit. Je n’aime pas du tout ce que votre humoriste vient de dire de moi. Mes amis savent que je ne suis pas cet homme-là. Je ne me reconnais pas dans ce portrait qui ne me ressemble pas. Si tu continues je te traîne en justice. Tu vas tomber de très haut pauvre con. Tu n’es qu’une putain comme les autres. Cause toujours personne ne t’entend. Les murs sont épais tu peux crier.

     Il se peut que je délire comme une Sibylle sous acide. Une défense hors de prix va faire la preuve qu’un complot planétaire a instrumenté une soubrette mythomane au passé fort trouble. Mais cette vue de cauchemar – elle, réellement – laisse peu à peu toute la place à une autre, presque aussi inquiétante, bien plus humaine pourtant. Planant comme un aigle au-dessus du troupeau humain, Icare saisi de vertige, foudroyé par l’infinitude de sa propre liberté, a soudain fondu (le cas de le dire) sur une proie facile, ancillaire, peut-être un instant fascinée  –  médusée plus sûrement. Ce piqué trop prompt lui a arraché les ailes. Il l’a compris aussitôt. J’ai un grave problème.

     La vraie vie est absente, et l’autre est dévasté. Pas seulement la proie supposée, mais la foule, qu’on promettait immense, des séduits par le candidat potentiel. Une foule de rêveurs éveillés qui sans grande connaissance de cause s’apprêtaient à se jeter dans les bras du sauveur de la vraie Gaule, celle qui porte à gauche. La Gaule, comme on dit, de ceux qui se lèvent tôt. Mais pas seulement. On a vu, et entendu, des caciques de la vie politique crier au charron, à la barbarie, au lynchage, au Far-West, à Lucky Luke. BHL enfourchant Pégase pour s’indigner plus fort que les autres, mais ça c’est son daimôn à lui. Jack Lang disant « après tout il n’y a pas mort d’homme », une sentence aventureuse qui va lui coller à la peau comme la tunique de Nessos. J-F. Kahn pouffant avec gourmandise « troussage de domestique ». J-M. Le Guen convoquant à décharge les libertins de l’ancien régime, tous sans exception prédateurs sans scrupules et violeurs pédophiles, du cardinal Dubois au prince de Ligne , et Casanova qu’il suffit de lire, sans même rappeler le personnage de Valmont, synthèse hautement vraisemblable. Le vrai libertinage, dit admirablement Caroline Fourest, c’est le consentement absolu. On a bien lu : absolu. Pas le pseudo-consentement de toutes ces coquines, vieux, quand elles disent non on sait bien que ça veut dire oui.

     Ce vendredi sur France-Inter, la féministe canadienne Denise Bombardier rapportait cet effarant propos d’un interlocuteur parisien « cultivé » : une fellation même forcée n’est pas un crime. Et ce silence de la plupart des femmes politiques de gauche, Mmes Aubry, Badinter, Guigou, silence total sur la plaignante mais sanglots dans la voix à l’évocation du « présumé innocent » (à l’exception notable de Gisèle Halimi  –  mais on entend d’ici les ricanements ). Hypocrisie abyssale de la coterie politico-médiatique  –  en vérité chez nous une caste  –  qui depuis longtemps avait connaissance de comportements que le bon peuple était censé ignorer, et qui sous couvert du respect de la vie privée n’en laissait rien transpirer, n’en disait rien non plus au principal intéressé, mise en garde qui lui eût été salutaire peut-être. On a entendu, et dans la bouche d’une femme, que l’adultère répété voire l’échangisme appartenaient à la sphère privée… Comment ? Même s’agissant d’un président de la République ? Le droit au bordel serait gravé dans la Constitution ? Imagine-t-on de Gaulle prenant un verre chez madame Claude ?

     En 1977, un journaliste au parfum m’avait dit : « Il tringle, Mitterrand. » Traduction : il ne fait que ça, il pourrait nous chanter l’air du Catalogue de Don Giovanni. On connaît la suite  –  enfin, ceux qui sont au parfum. Le bon peuple, lui, ne connaît que Mazarine, cette enfant de l’amour ; mais le reste, tout le reste, pourrait bien lui rester à jamais inconnu. Sphère privée de l’homme public. Aucune influence sur les affaires de la Nation. Aucune, vraiment ?

     Il semble bien qu’au-delà d’un certain seuil de responsabilités (et donc de « visibilité ») la frontière entre sphère privée et espace public se fasse extrêmement ténue. J’ai esquissé dans de précédentes notes, et j’y reviendrai forcément, une description de ces relations complexes entre le privé et le public, partant entre ce qui est « le plus privé » (la sexualité) et ce qui est « le plus public » (la justice). Pour prendre un exemple éloquent, avant la dépénalisation de l’homosexualité dans les années 80, l’idée même d’un président de la République homosexuel était informulable. De même qu’il n’y a pas eu (en Gaule) de femme politique respectée, et par là respectable, avant Simone Veil ; ce qui ne rapproche pas pour autant la perspective d’une femme à la magistrature suprême.

     La question est : quel degré de liberté privée  –  et par exemple sexuelle  – sommes-nous prêts à concéder à qui brigue cette magistrature suprême ? Si un acte sexuel a vraiment eu lieu dans la suite 2806, quand bien même il eût été « consenti » comme la défense semble vouloir le soutenir (bon courage), ce genre de pratique furtive et ancillaire entre deux avions correspond-il à l’idée que peut se faire le citoyen (même en Gaule) de la dignité attachée aux plus hautes fonctions électives ? En d’autres termes, sommes-nous prêts à voter pour un libertin ? Et à consentir, dans le cadre même de ces fonctions, à des « accidents de libertinage » comme celui qui vient sans doute d’avoir lieu ? Entre la fièvre inquisitoriale qui s’est acharnée sur Bill Clinton et une réincarnation de Louis XV à l’Elysée, ne peut-on concevoir que le citoyen, tout Gaulois qu’il est, puisse avoir son mot à dire ?

     Je l’ai déjà fait, mais je récidive. Au livre XIII de ses Analectes, le maître que nous appelons Confucius pose cette question toute simple :  » comment gouverner autrui si l’on n’est pas capable de se gouverner soi-même ? »

Alain PRAUD


2 commentaires sur “Inactuelles, 16 : Paysage avec la chute d’Icare (DSK, son démon, la Gaule)

  1. Confucius, ou plus près de nous Sénèque, dans une lettre à Lucilius, à propos d’Alexandre, maître du monde, rétif à soi :  » Gloriam tam inanem consecutus erat, ut omnia potius haberet in potestate quam affectus suos. O quam magnis homines tenentur erroribus, ignorantes veram virtutem in animo petendam esse . Imperare sibi maximum imperium est.  »

    « La vraie vie est absente et l’autre est dévasté » : ou « dévastée » ? un bien bel alexandrin en tout cas.

    Oui, vérification par cette affaire de la tartufferie quasi générale de la « gauche morale ». La moindre des pudeurs serait qu’ils lâchent maintenant la grappe à Sarkozy avec son bling-bling…

    Icare rongeant les ossements de sa mère ? Je ne vois pas.

    J'aime

  2. Sénèque igorait probablement jusqu’à l’existence de maître Kong, mais les grands esprits se rencontrent, et la formule finale est gravée dans le marbre. Que Néron n’a-t-il écouté son bon maître…

    Icare rongeant les ossements de sa mère, c’est une fantaisie gratuite (?) vaguement inspirée d’Hitchcock (« Psycho »).

    Merci de vos commentaires toujours sobres et pertinents.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s