Inactuelles, 13 : la plus vieille hypocrisie du monde

      Jamais je n’ai eu recours aux services d’une prostituée.

     (Preuve de ma transparence rousseauiste : j’ai d’abord écrit « sevices »)

     (Rousseau, lui, y a eu recours, à Venise. Seule et unique fois. Il suffit de le lire pour comprendre)

      Pourquoi me suis-je privé de cette expérience immémorialement initiatique ? Parce que j’ai vécu avec des femmes sublimes. Parce que pour les maîtresses je n’avais qu’à me baisser. Parce que dans mes rares parenthèses de célibat les filles se battaient sur mon palier. Biffez toutes les mentions inutiles.

      Pourquoi parler de ce qui m’est  étranger ? Parce que rien ne m’est étranger a priori. Et surtout rien de ce qui est humain. Aller aux putes c’est humain. Je ne le fais pas mais c’est humain, alors ça me concerne. Surtout quand la politique s’en mêle (et s’y emmêle) comme ces jours-ci. Car alors c’est tout le monde (l’animal politique) qui est impliqué.
      J’ai peut-être mal compris mais j’en doute : une fois encore le politique a décidé de s’occuper de notre vie sexuelle, de la régler, normaliser, harmoniser comme on dit désormais pour masquer les manipulations les plus stercoraires. Il y a longtemps que le politique prétend se mêler de notre vie sexuelle, et il s’y est constamment ridiculisé. La preuve que le ridicule ne tue plus depuis longtemps s’appelle Roselyne Bachelot. Cette dame, ministre ou ex on ne sait plus car dans notre démautocratie présente les ministres sont des ouvre-portes et des porte-coton,- cette dame donc prétend, pas moins que ça, interdire la prostitution en France et à commencer par Paris. Quand enfin  les côtes meurtries d’ avoir trop ri on retrouve ses esprits, rassemblant en soi les bribes de pensée intactes après ce tsunami conceptuel, politique, social, culturel et philosophique, et qu’on se met en quête d’un local où trouver un peu de sérénité dans le tumulte de son cerveau et des machines environnantes, on s’aperçoit qu’on a oublié quelqu’un, le client…Mais pas du tout ! s’écrie Mme B. C’est avant tout de lui qu’il est question! On l’empoigne par les parties, il crache au bassinet, on n’en parle plus dans le quartier, et voilà pourquoi votre fille est muette. Ni vu ni connu je t’embrouille et passez muscade.
      Car la révolution copernicienne qui vient de s’opérer en haut lieu est telle : puisqu’on ne peut pas sérieusement abolir le soi-disant plus vieux métier du monde (l’élasticité des zygomatiques a tout de même des limites), on va abolir le client. Cékiça ? Vous, toi, moi, papa, tonton, le cousin Marcel, M.le ministre, Mgr l’évêque, Momo le plombier, les buteurs d’Arsenal et du Real Madrid, une pincée de stars d’Hollywood et d’animateurs du petit écran… Pardon, nuance : tous ces gens ne se côtoient pas forcément sur les mêmes trottoirs.

      Or c’est de trottoirs qu’il s’agit, et de rien d’autre évidemment. Interdire le commerce des êtres humains comme dit Roselyne, quelle farce ! Parce que là pour le coup il va falloir interdire à tour de bras, tellement que l’économie pourrait ne pas s’en relever. Donc précision : interdire le commerce sexuel… ah oui mais « commerce » signifie encore relation, alors quand même… donc de donc : interdire le commerce sexuel tarifé ! Je veux, mon neveu ! L’alcool non, l’eau ferrugeneuse oui ! A bas les tarifs ! Démarchandisons la flûte à bec et le trombone à coulisse ! Que dans la gratuité cent fleurs s’épanouissent ! La passe à 50 euros c’est pas cool du tout, tandis que le petit cadeau de lingerie à 300 ça commence à le faire, et je vous parle pas des bijoux, thalasso, week-ends à Venise, nuits câlines à Vegas ! Ouarzazate et mourir ! Vous dites ? Que c’est peut-être éventuellement de l’amour ça, tandis que le papier-monnaie entre paillasse et bidet non ? Scusi j’avais pas vu toute la subtile différence. Sans doute parce que j’ai pas fait les Jésuites d’abord.

      Remembrons. Les premières que j’ai vues, je devais avoir 15 ans, un copain nettement plus dessalé m’a proposé d’aller prendre un verre dans un bar « spécial » où il avait lui ses habitudes (à 16 ans). Même pas le soir, à peine 18 heures, et accoudées là maquillées pimpantes cigarette au bec des créatures en robes courtissimes et talons interminables, d’âge indéterminé mais nettement plus jeunes que maman, qui nous toisaient avec une compréhensible indifférence tandis que le barman impavide nous servait comme à des habitués des dry martinis… Comme à l’époque je pesais 50 kg et ne buvais que des diabolo citron c’est franchement gris que sur le trottoir je dus m’étonner de ces filles sorties d’une couverture d’OSS 117… Ben, c’est des putes quoi, lâcha mon pote en allumant une autre Craven (à bout de liège). C’est dans de telles circonstances qu’on sent que quoi qu’on fasse dans la vie quelque chose toujours vous échappera.
       Deux ans plus tard, interne dans une petite ville endormie genre Angoulême, avant de prendre le train pour rentrer chez moi je m’arrête boire un café avec un copain plus âgé (encore – mais d’au moins deux ans celui-là, avec la barbe en collier il en paraissait bien plus) dans un petit bar où deux noirs gigantesques et boudinés de muscles s’employaient à démantibuler les deux seuls flippers de l’établissement. (De Gaulle avait prié les Américains de fermer leurs dernières bases en France, et ils traînaient les pieds) Entrent deux jolies filles un peu trop maquillées, salut Jimmy, bisous, main au panier, la routine. Dehors j’ai à peine ouvert la bouche que la sentence tombe : Mais non mon vieux, des filles de bourges. Tant qu’ils sont là, pas moyen d’en approcher une… Même remarque que précédemment.

      Avant, en gros entre Diderot et Simenon, les filles étaient bien et dûment recluses, et la question de leur visibilité ne se posait pas. Seules les pauvresses et les trop vieilles grelottaient sous les portes cochères ; voulait-on passer une bonne soirée entre hommes, on « allait chez les filles » : Flaubert ou Picasso n’y répugnaient pas, Maupassant et Toulouse – Lautrec en abusaient. Beaucoup y laissaient la santé : la syphilis, ses complications, ses remèdes pires que le mal, c’est le sida du XIXe siècle. Mais on n’était pas obligé de « consommer » (ou de « monter ») – on pouvait se contenter de s’y griser au champagne en débitant des grivoiseries « dans les hoquets du pianola » (Aragon). Quant aux filles, rongées de maladies vénériennes, elles n’y faisaient pas de vieux os. Mais c’est du passé. De nos jours éclairés, un numéro de mobile, une pression sur la souris, on a tout ce qu’on veut et à domicile, ni vu ni connu, pas de madame Claude, plus de témoins. Les princes du pétrole ont ainsi leurs réseaux, de Beyrouth à Tanger, de la Côte d’Azur à l’avenue Foch. Et Berlusconi donc, qui les fait passer pour ses nièces ou ses filleules comme du temps de Casanova.
      Pourtant même ainsi elles ne me tentent pas. Je ne les trouve nullement méprisables ou répugnantes, elles peuvent être de vraies beautés, elles ont souvent oublié d’être idiotes. Mais mon premier lapsus, « sevices », dit le fond de l’affaire. Je ne peux tolérer la froide relation commerciale, sa brièveté, sa violence – violence de la brièveté, mécanique de l’Eros, violence mécanique incorporée dans cette chair dont on use et qu’on use . Des fantasmes auxquels seules elles se prêteraient ? Mais l’expérience commune montre avec éclat qu’il n’est pas de fantasmes qu’une femme amoureuse ne puisse incarner, et de bon coeur. Cela dit le client existe, et en foule. Il fallait toute l’hypocrisie suédoise pour imaginer de le pénaliser comme un dealer pédophile, un Jack the Ripper en puissance, un allié objectif des maquereaux, un diable, un bouc.

      Car c’est avec raison que Philippe Caubère met les pieds dans le plat. Si je ne sais toujours pas en quoi ces relations furtives peuvent être séduisantes, lui doit le savoir puisqu’il ne saurait s’en passer. Et sur l’usager honni sa notoriété met soudain un visage familier et sympathique. Dès l’instant où l’homosexualité a été enfin dépénalisée (je parle des contrées civilisées, ou en odeur de civilisation), cela signifiait que désormais toute relation sexuelle entre  adultes consentants devenait licite ; va-t-il falloir que les amateurs de filles lancent un Manifeste des 343 Cochons, ou que sais-je ? Caubère souligne par son coming out (pardon : son auto-dévoilement…quelque chose me dit qu’on va garder « coming out »)  ce qui devrait crever les yeux dans cette affaire : ni lui ni tous ceux qui se procurent des créatures ailleurs que dans la rue ne seront jamais pénalisés, ni les créatures qui font ce qu’elles veulent selon la forte sentence prêtée à Arletty lors des procès en « épuration » après guerre (on ne prête qu’aux riches). En revanche on va pourchasser de facto les filles en cuissardes qui hantent ces quartiers à bon potentiel, où elles incarnent avec impudence le manque à gagner, la hideuse décote, la ruine des proprios et de leurs agences. Not in my backyard ! Cachez ce sein que je ne saurais voir ! Dans la vertueuse Suède, référence de circonstance (qui donc voudrait vivre en Suède ?), et où, soit dit en passant, la droite populiste est aussi active que chez nous, il paraît que depuis qu’on pénalise les clients la prostitution de rue a diminué de moitié. De rue. Tout est là. Chassons le client, la marchandise se déplacera d’elle-même. Abolir la prostitution, personne n’y songe , mais à la déplacer, oui. Ce qu’on ne peut empêcher, ni même maîtriser, déplaçons-le, ou feignons d’organiser son déplacement, car il se déplacera bien tout seul, n’ayez crainte. Bidonvilles, immigrés clandestins, campements de Roms, filles des rues, marchandise sans valeur, nuisibles potentiels.

      Foucault et Deleuze ne sont plus de ce monde, et on ne cesse de les regretter, de les interroger, d’interroger leur absence. Le premier, dans son Histoire de la folie, fait revivre ces « nefs des fous » qui descendaient le Rhin et allaient se perdre, vaisseaux fantômes, dans les brumes de la mer du Nord. On imagine son rire dévastateur à l’évocation de quelque « nef des filles », Eros Center flottant et démâté depuis lequel des amazones blondes comme dans les « Rhénanes » d’Apollinaire, les cheveux jusqu’aux pieds mais seulement vêtues de cuissardes blanches, hurlant à l’amour comme une meute de nymphos felliniennes, provoqueraient des collisions de super-tankers et des marées noires définitives, dans un chaos de sirènes mugissantes, de tocsins, d’hélicos désemparés, sur fond de Chevauchée des Walkyries…
      Quant à Deleuze, vieux compagnon de route spirituel et parrain posthume (avec Hannah Arendt) de ce blog, on le voit d’ici, grimace et haussement d’épaules, car au fond que dire d’une machine étatique qui se croit « proche du peuple » mais qui ne semble alimentée que par une formidable méconnaissance de l’humain ? Rire, ou plutôt ricanement bref (rire le faisait tousser) : comment croire que les policiers, qui notoirement consomment gratis contre protection, vont employer leur zèle à verbaliser le client, leur semblable, leur frère ?

      Allez, bonsoir à vous. Créatures mes soeurs, tâchez de vous trouver un job moins aliénant. Et vous, frères clients, puisque c’est votre pente suivez-la, mais interrogez l’humain en vous. A interroger l’humain en soi on ne perd jamais. L’humain en nous est un océan.

Alain PRAUD

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