Inactuelles, 12 : d’une morale de l’oubli (B. Cantat)

      Deleuze a dit quelque part, je ne sais où mais il l’a dit puisque j’ai pris soin de le noter : « Ou bien la morale n’a aucun sens, ou bien c’est cela qu’elle veut dire, elle n’a rien d’autre à dire : ne pas être indigne de ce qui nous arrive. » Avant ou après cette formulation très oralisée, prudente, en retrait, il a écrit dans ses Dialogues avec Claire Parnet la même chose ou presque (« lorsque nous agissons ou subissons, il nous reste toujours à être dignes de ce qui nous arrive »), mais avec ce corollaire gravé dans le bronze : « C’est sans doute cela, la morale stoïcienne : ne pas être inférieur à l’événement,  devenir le fils de ses propres événements. »

      On mesure là, Montaigne déjà l’avait noté, toute la difficulté de se vouloir stoïcien : faire une oeuvre avec son cancer, promener son sida comme un dogue en laisse. Devenir le fils de son crime. Il est plus facile de serrer les dents en traversant la souffrance comme d’autres le feu, au moins c’est une expérience que chacun peut faire et à quoi se mesurer : endurer, être un « patient » pour de bon, voir combien de minutes on tient, ou de mois. Mais quand on parle de crime, qu’on le subisse ou l’accomplisse  on parle d’années, de toute une vie, de plusieurs vies. C’est autre chose, une autre échelle. Une plaisanterie chinoise dit que si Adam et Eve avaient été Chinois la face du monde en eût été changée, car ils auraient mangé le serpent. Mais sauf à être un terrible pervers, ou un assassin bureaucratique de masse comme Eichmann, on ne peut pas dévorer son crime ; on le remâche, on ne le digère pas, c’est la langue qui le dit.

      Nous sommes tous capables de tuer ; l’Histoire devrait nous l’apprendre à défaut de notre expérience. Mais cette dernière nous en parle aussi, par un biais ou un autre. Contre la police ordinaire de la langue j’ai parlé plus haut d' »accomplir » un crime – entendre un meurtre. Voici. Longtemps, des années durant, j’ai rêvé que je venais de commettre un meurtre. J’étais seul à le savoir, mais je fuyais, remontant le plus souvent les couloirs d’interminables trains comme il y en avait dans ma jeunesse, évitant les regards qui je le savais me condamnaient sans appel. J’avais beau descendre dans une gare au hasard et attraper au vol un autre train, plus tard, ailleurs, sur une autre ligne, il se trouvait toujours quelqu’un pour m’arrêter au passage d’un soufflet et me dire tranquillement : on sait que c’est toi. Cependant je n’étais jamais pris, simplement parce que la police m’ignorait, tout comme la justice. Quelque chose entre Kafka et Michaux.
      En ce temps-là je m’efforçais de rompre avec une jeune femme aussi belle que suicidaire – déjà plusieurs tentatives en ma présence, d’autres avant moi . Se remémorer n’est après tout qu’une façon plus terre à terre d’imaginer, écrit Leiris qui sait de quoi il parle. Au milieu d’une nuit de plus grand désespoir elle me téléphone, c’est fait, elle a absorbé ce qu’il faut, ce n’est pas facile, adieu. Impossible d’argumenter, elle a raccroché ou plutôt laissé pendre le combiné dans le vide. Elle est à 1200 km. Alors, tel le Plume de Michaux je me rendors (je la tue). Réveillé trois heures plus tard – ou quatre – , pestant contre moi-même, les Parques, les Erinnyes, l’Oeil de Caïn, j’appelle sa logeuse de qui j’avais conservé « miraculeusement » le numéro ; la bonne dame commençant par me faire la morale, je dois la gourmander comme on disait avant ; enfin elle fait le nécessaire, on sauve la désespérée, il était moins une paraît-il. Sa vie n’a tenu qu’à un lambeau de mon sommeil.
      Je raconte cette histoire – je l’imagine, donc – pour m’en débarrasser, on sait ça depuis Rousseau : les termes sont fixés, c’est gravé dans le marbre, ça ne bougera plus. Si ça se trouve ce n’était que le prolongement de mes rêves. Ou plutôt leur conclusion, car ils ne sont plus jamais revenus. Ce crime sans nom ni victime qui me poursuivait, je l’avais « accompli » : commis puis réparé par mon appel salvateur. Oublié, c’est autre chose, la preuve.

      J’ignore quels peuvent être les rêves de B.Cantat. A la différence de mes divagations sa victime est bien réelle, d’une réalité soulignée, étayée par sa notoriété, leur notoriété à tous deux. Certes ce n’est pas l’assassinat de la duchesse de Berry, ce n’est d’ailleurs pas un assassinat quoi qu’on dise, il n’y a pas d’assassin. Il n’y a que des consciences à la torture et des mémoires dévastées. Le droit dit que si le pardon est l’affaire des victimes en leur âme et conscience, le criminel qui a purgé sa peine a droit à l’oubli, il n’est même plus criminel au regard de la loi qui lui rend sa place dans la communauté. Ces notions élémentaires semblent étrangères aux innombrables justiciers qui vouent Cantat aux gémonies du silence éternel, sur la toile et ailleurs, depuis que maladroitement pressenti au festival d’Avignon en même temps que le père de sa victime, il a dû/préféré s’en retirer. Prendre le pouls des forums et des blogs amène à ce constat d’une remoralisation à outrance de nos sociétés (cf. « Inactuelles, 5 : Polanski, l’affaire »), dont le paysage de fond serait une nostalgie subliminale pour la peine de mort. Derrière les mots dictés par cette sphère immatérielle d’émotion collective  à l’intérieur de laquelle on maintient les gens célèbres, célébrité que le Moloch médiatique distribue et retire à son caprice, on devine d’autres mots, des pensers plus troubles, entretenus par la commodité des pseudonymes (le commentaire électronique, même filtré par des « modérateurs », est devenu une sorte d’avatar de la lettre anonyme – l’anonymat des modérateurs est, lui, absolu) : on ne demande pas clairement que l’ex-criminel et désormais ex-chanteur soit emmuré vif, mais au moins que « par respect pour les victimes » il ne paraisse plus jamais sur une scène – une abonnée au monde.fr va jusqu’à confondre donner un spectacle avec « se donner en spectacle », lapsus en effet confondant.

       Si donc la cohorte des moralistes d’occasion que nous savons tous être ne se réclame pas forcément, fût-ce à bas bruit, de la Veuve tranchante, de l’estrapade ou de la roue en Place de Grève, elle n’en appelle pas moins à un retour à ce qu’on appelait à Rome damnatio memoriae, l’effacement du visage de toutes les représentations publiques. L’empereur Caracalla faisant marteler les effigies de son frère Geta, et bien plus tard sous Staline puis Mao la disparition des photos de groupe de tel ou tel compagnon de la première heure, physiquement éliminé au préalable. En somme Cantat on veut bien qu’il vive hélas mais effacé, absent, disparu dans quelque ashram de l’Inde ou monastère tibétain, que ne l’a-t-il déjà fait c’était le meilleur choix pour lui. Jamais on n’aurait exigé cela en pareil cas de Jimmi Hendrix ou de James Brown, j’en mettrais ma main à couper (la gauche, tout de même) ; on ne l’exigea pas davantage de tel champion de boxe, ni de tel chanteur (déjà) causant l’invalidité définitive d’une actrice de télévision adulée du public dans les années 80. Nous voilà dans une ère où chacun s’improvise moraliste.

      Et où trouverons-nous un port dans la morale, pour paraphraser Nietzsche, si tout le monde devient moraliste ? Déjà que de cette profession ou position la légitimité est plus que suspecte. Même au plan individuel privé la morale, au sens de « faire la morale », au plus loin que je remonte m’est toujours apparue comme ce que Deleuze dit de l’ironie : une prétention insupportable. Qui a, a eu, aura jamais les braies assez nettes pour montrer du doigt les écarts d’autrui ; pour, alors que le droit a été dit et que la justice est passée, se permettre comme parlant depuis « la propriété des maîtres » (Deleuze) de requalifier à sa main les délits en crimes, et tout homicide en assassinat ? Dans la morale des moralistes on ne saurait trouver un port car les meilleurs d’entre eux (Pascal, La Rochefoucauld, Cioran) se contredisent et le revendiquent – hors le plaisir de les lire on ne peut leur emprunter que des reflets, des éclats. « Parfois je crains de dire ce que tout le monde sait », écrivait Nietzsche à Peter Gast ; les moralistes, eux, ne se gênent pas pour le faire. Que dire alors des moralistes du dimanche soir ? Passe encore de déverser sa bile sur les potentats de la planète, les dictatures sanglantes, les oppressions qui prospèrent et nous menacent : je le fais moi-même et sous ma signature. Mais ceux qui fouillent, après le droit et hors de tout droit, les affaires privées, l’alcool et la jalousie, la violence des mots emportés, les faiblesses et provocations, tout ce qui fait le tragique du quotidien sans l’habillage majestueux de Shakespeare et Racine, ceux-là devraient se montrer un peu prudents, car prudence est mère de décence. Je n’écouterai pas B.Cantat, pas plus demain qu’hier, car je n’ai jamais aimé sa poésie de pacotille et le vacarme de sa musique ; mais comme personne humaine il a droit à l’oubli collectif de ses fautes, que lui n’oublie certainement pas. Et je continuerai à regarder les films de Marie T., non parce qu’elle fut sa victime, mais parce qu’elle était une belle et grande actrice. Le reste est l’affaire des dieux, non des hommes.

Alain PRAUD

4 commentaires sur “Inactuelles, 12 : d’une morale de l’oubli (B. Cantat)

  1. Bravo Alain pour ce beau texte (comme les précédents et les suivants). j’ai beaucoup de plaisir à te lire. Tu fais oeuvre de salut public en pourfendant élégamment les hypocrites et donneurs de leçon de tout poil. Et maintenant les mais….
    Des goûts et des couleurs d’accord, mais, « poésie de pacotille » vraiment ? parce qu’elle est trop populaire pour toi ? Prévert aussi ?
    Le « vacarme de sa musique » ? Moi, j’emploie ce mot pour Wagner et même pour Beethoven parfois… sans doute parce que je ne les ai pas bien écoutés.
    Si tu veux, je te prête l’album  » Des visages, des figures » de Noir Désir.
    Je suis d’accord avec Gainsbourg, la chanson est un art mineur mais c’est de l’art et quand la magie opère entre une musique et des mots, comme dans « Le vent nous portera » pour moi, faut-il mépriser le baume à nos plaies parce que trop « commun » ?
    Je ne peux m’empêcher de terminer par un cliché, mais trop souvent, .on n’aime que ce que l’on connait. Pour m’excuser, même si ce n’est pas nécessaire, J’éclaircirai un peu mes goûts (beaucoup en commun avec les tiens). Je dirai que, si le mental peut accroitre mon plaisir, je réagis d’abord par l’épiderme, la chair, l’émotion (c’est par là que Mozart, Berg et Schönberg m’ont bouleversé, cf ton dernier texte). Je suis certain que Wolfgang ferait du Rock s’il vivait aujourd’hui.
    Keep on writin and rollin,

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  2. In cauda venenum, tu as raison : c’était un peu violent et caricatural, pour susciter des réactions.
    Pour ce qui est de la poésie, je mets la barre très haut en effet, et d’abord pour moi. Jamais content, crainte épidermique de la banalité, de la vulgarité (« Dès qu’on dit quelque chose, c’est déjà une exagération », disait Thomas Bernhard). De là aussi mes choix de traduction : les grands classiques chinois sont les rois de l’ellipse – mais je tempère avec Whitman, très bientôt Pasolini. Poésie donc à la fois populaire par la langue, et savante par le souffle, ce que Lorca appelle le « duende » comme tu sais.
    « O sombres héros de la mer » est un véritable crime métrique et prosodique (sombrero de la mer ?!) – qui m’avait tellement choqué que je n’avais pas écouté le reste. Ce que je suis tout disposé à faire.
    Mais sans jeter d’anathème (surtout pas sur Prévert) ce blog restera le temple de la poésie savante, à l’intention des « happy few » dont tu es. C’est un choix délibéré. Pour les autres formes de poésie et de musique il y a des centaines de blogs.
    J’ai été, et suis encore un fan des Stones, de Lou Reed, de Bowie, de Dylan, de Neil Young, de bien d’autres. Quand Gainsbourg parle d’art mineur c’est en regard de Verlaine et d’Apollinaire. Mais cet art mineur est absolument nécessaire dans le paysage d’Arcadie. Comme sans doute aussi le rock français, même si notre langue ne s’y prête pas.
    Moi aussi je prenais Wagner pour un charivari jusqu’à ce que j’entende le Parsifal de Boulez ; et Bruckner pour un chaos emphatique jusqu’à la 7ème d’Herreweghe. On n’en finit jamais d’apprendre.
    Mozart est parmi nous, je te rassure, disséminé chez Dusapin, Kurtag, Kaija Saariaho, Gubaidulina, Edith Canat de Chizy… Et Beethoven (Boulez), et Verdi (John Adams), etc. Je ferai un de ces jours une série sur ces musiques prodigieuses qui ouvrent des perspectives inconnues dans les sens, donc dans la pensée.

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  3. Le pardon n’est à ma connaissance perçu comme une belle vertu que dans le christianisme. Ailleurs, c’est surtout une faiblesse, une infidélité. Le « on » qui refuse à Cantat de se produire sur scène, c’est d’abord, si j’ai bien compris, J-L Trintignant, acteur admirable, mais surtout père dévasté par la mort de Marie. Il y a aussi quelque chose de sauvage et noble dans son refus de désarmer.

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  4. D’accord avec vous. En fait je voulais surtout évoquer l’état des mentalités collectives à cette occasion ; ce qui donne toujours à penser (ou à tenter de le faire). De même que dans l’affaire DSK ce sont les réactions qui me paraissent instructives, pour ne pas dire édifiantes.

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