Inactuelles, 11 : changer de civilisation ?

      Comme on se croit civilisé une fois pour toutes et de toute éternité, on ne se pose jamais ces questions :  quelle est ma civilisation ? d’où (de qui) procède-t-elle ? quel est son axe ? quels sont ses orients ? Et comme on se doute qu’elle n’est pas plus seule au monde que la Voie Lactée dans l’univers : avec quelles autres civilisations est-elle en situation de dialogue ? de rivalité ? de confrontation ? Et encore : à quels titres mérite-t-elle que je me sente solidaire de ses valeurs, jusqu’à m’en faire le héraut à l’occasion ? Ces valeurs sont-elles à prendre ou à laisser ? Faut-il que je les partage toutes, et sans nuances ?

      En septembre 1914, alors que la guerre fait rage, Thomas Mann publie un article dans lequel il distingue, et même oppose, culture et civilisation. « La culture », écrit-il, « n’est assurément pas l’opposé de la barbarie. Bien souvent, elle n’est au contraire qu’une sauvagerie d’un grand style ». « La civilisation, de son côté, est raison, lumières, douceur, décence, scepticisme, détente, Esprit. » A cette aune, dira-t-on, il n’y eut jamais de civilisation nulle part. C’est qu’il décrit là un objet chimiquement pur, comme on n’en trouve qu’en laboratoire ou dans la solitude de son bureau. Et les premiers exemples qui viennent à l’esprit – Egypte, Chine, Grèce antique – semblent bien éloignés de cette utopie. Dès qu’il s’agit de cerner la barbarie, en revanche, tout paraît plus simple.

      Le 11 septembre 2001 je rentrais du travail, il devait être 15h10 et la radio de ma voiture m’a appris une chose terrible qui m’a à peine étonné car depuis l’âge de vingt ans je lis beaucoup les journaux. Mais quand, quelques minutes plus tard,  j’ai vu l’événement en léger différé sur mon écran habituel, ce fut tout autre chose. Les tours dans lesquelles je voyais les avions s’encastrer ne signifiaient rien pour moi (je n’ai aucune considération particulière pour les gens qui s’adonnent au commerce international, ce jeu de dupes où les pays pauvres sont toujours perdants ;  a fortiori pour les lieux où cette délinquance légale se concentre et se chauffe entre pairs) – en revanche cette violence hautement préméditée m’est immédiatement apparue non comme  un simple crime contre l’humain (Kadhafi ordonnant l’explosion d’un avion de ligne au dessus de l’Ecosse,  plus tard d’un autre au-dessus du Niger), mais comme une obscénité insupportable, un viol, une émasculation publique, un dépeçage comme le supplice chinois dit des Cent morceaux (gua)  – sur le site du World Trade Center on n’a retrouvé aucun fragment humain  de plus de 20 cm . Sans doute la barbarie est partout, l’humanité comme un homme ivre est penchée sur le vertige de son ignominie, c’est au Rwanda, en Algérie, au Cambodge, au Congo, en Indonésie, en Bosnie, en cent autres lieux ;  et en chaque homme, chaque femme, chaque adolescent même et parfois enfant encore, bourgeonne en permanence ce mal extrême qu’est la négation de l’humanité en autrui – ainsi le zyklon-B était destiné à gazer les poux et les juifs , Radio Mille-Collines appelait « cancrelats » les Tutsis, hier encore un fils Kadhafi promettait aux opposants armés le sort qu’on réserve aux rats quand ils prolifèrent …Sans doute les SS étaient des militants militarisés et méticuleusement déshumanisés ;  mais les « commandos spéciaux » qui à l’arrière des troupes régulières avaient pour tâche urgente, prioritaire, de fusiller d’une balle dans la nuque tous les juifs baltes, polonais, ukrainiens, etc, étaient composés de policiers ordinaires, de fonctionnaires, de coiffeurs ; mais les tueurs hutus qui chaque matin affûtaient leurs machettes sur les cailloux du chemin étaient aussi instituteurs ou même prêtres catholiques…
      La nouveauté du 11-septembre c’est son exhibitionnisme. A vrai dire ce n’est pas complètement une nouveauté puisque de Delhi à Ispahan les hordes mongoles balisaient leur avance de pyramides de têtes coupées. Mais ce qui est nouveau c’est l’instantanéité, la simultanéité planétaire des images, leur reprise en boucle afin que nul n’en ignore : la crémation instantanée de centaines de personnes suivie du concassage de milliers d’autres. Cela livré en pâture aux voyeurs du monde entier aux fins d’une exemplarité obscure, toujours plus obscure avec le recul du temps ;  car la barbarie semble bien n’avoir d’autre visée eschatologique que le pur néant.

      Les barbares du 11-septembre étaient éduqués, cultivés, ils se réclamaient d’une culture (d’une civilisation ?) qui fut florissante entre le VIIIème et le XIIIème siècle de notre ère, et qui est réputée nous avoir rendu Aristote avec un semblant de médecine et avoir inspiré de loin les Troubadours. Encore qu’on peut douter que le poète bagdadi Abû Nûwas, chantre enthousiaste des plaisirs du vin et des garçons, eût approuvé en quoi que ce soit l’ espèce de jansénisme nihiliste professé par le rejeton atypique d’une richissime tribu saoudienne.
      Et George Steiner n’a jamais manqué une occasion de rappeler la proximité, à la lettre scandaleuse, de Buchenwald et de Weimar, la ville de Goethe, un des berceaux de la grande culture germanique  ; ainsi, Dans le château de Barbe-Bleue  : « L’une des oeuvres marquantes de la philosophie du langage, la lecture sans doute la plus parfaite de la poésie de Hölderlin, vit le jour pour ainsi dire à portée de voix d’un camp. La plume de Heidegger ne s’est pas arrêtée, son esprit ne s’est pas tu. » Paru en 1971, l’ouvrage avait d’abord pour titre  La culture contre l’homme… Cette même culture qui enduisait de poix des esclaves crucifiés et y boutait le feu pour illuminer les jardins de l’empereur, produisait dans le même temps la poésie de Catulle et d’Ovide ; lui aussi d’ailleurs l’empereur se piquait de poésie (grecque), et même n’y était pas maladroit. Mao zedong lui aussi se piquait de poésie (chinoise classique), lui aussi n’y était pas maladroit ; et il est directement responsable, entre autres abominations de même farine, des millions de morts et des dizaines de millions d’humiliés et offensés de la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne, crime contre l’esprit de sinistre mémoire , que nombre de beaux esprits parisiens soutenaient avec ferveur à la fin des années soixante du siècle passé. Passé, mais si proche.

      « Nous baignons dans un sirop de sublime », écrivait encore Steiner en 1971 ; il évoquait les facilités de la reproduction sonore qui permettaient à tout un chacun d’écouter Mozart en sirotant son café. Cette « désacralisation » de la culture est encore plus vraie aujourd’hui, puisque toute la culture mondiale est accessible en pressant l’oreille d’une souris électronique. En somme toutes les cultures tendent superficiellement à s’unifier en une « culture de masse » – massivement vulgaire quand elle promeut des starlettes gonflables et jetables ; massivement élitiste (!) quand elle amène Mozart dans les contrées les plus reculées, avant même l’eau courante. Il n’y aurait donc plus en ce monde qu’une seule culture, sans rivales, élevée au rang de civilisation : la civilisation du spectacle universel et de la communication de masse.

      C’est en effet ce que nous confirme notre expérience quotidienne, l’existence pour le moins d’une super-culture à la fois massive et diffuse, par laquelle Michael Jackson est connu des bergers kashmiris et Alain Delon des ouvriers sibériens. Une super-culture qui vaut peut-être les innombrables cultures qu’elle survole et ignore superbement ; qui vaut comme chacune d’elles, ni plus ni moins. Mais une culture massivement mercantile, qui fait fabriquer ses produits aux Philippines parce que les ouvrières y sont payées un dollar par jour, ou en Chine parce que le droit syndical y est dans les limbes ; qui vend Mozart en supplément d’âme de ses  trains à grande vitesse, et Michel-Ange comme ornement de ses centrales nucléaires ; dont le coeur battant, les marchés financiers, coeur épars et immatériel, défaille comme une rosière au bruit de la moindre émeute dans un pays pétrolier, et se requinque dès qu’un despote minier confisque les élections – cette culture à laquelle, volens nolens, chacun de nous participe, mérite-t-elle le titre de civilisation sous prétexte qu’elle est agressée, bien dérisoirement, par une barbarie qui se veut à son échelle ?

      Ce que Francis Bacon (le philosophe, non le peintre) appelle « Géorgiques de l’âme », les valeurs à mettre effectivement en oeuvre et en action pour que l’âme de chacun et de tous reconnaisse la primauté du Bien et veuille s’y conformer, cette culture-là au sens premier de gratter-creuser-fertiliser-ensemencer, cette propédeutique à la civilisation selon Thomas Mann est toujours en chantier au moment où nous en parlons et quel que soit ce moment dans l’histoire. Il se pourrait que les cultures soient hiérarchisables selon leur plus ou moins grande proximité de l’idéal de civilisation ; je ne me prononcerai pas sur ce point car j’ignore s’il existe des instruments de mesure assez fiables pour opérer cette hiérarchisation ; ce que je crois savoir est que la civilisation au sens le plus exigeant, le seul qui m’intéresse, est précisément un idéal lié à la « visée éthique »(Ricoeur), déjà évoquée ailleurs sur ce blog (« la visée de la « vie bonne » avec et pour autrui dans des institutions justes »). Le jour où cette visée sera vécue subjectivement comme l’affaire de tous, la grande affaire, quelque chose comme la civilisation pourrait être en vue. En attendant on se souviendra de ce que Jankélévitch dit de la pureté (se déclarer pur, c’est faire la preuve qu’on ne l’a jamais été) : se dire civilisé c’est dire tout le chemin qui reste à parcourir pour l’être en effet.

    De sorte qu’avant de « changer de civilisation » comme le propose imprudemment le Parti socialiste dans un livre-programme, il faudrait peut-être songer à accéder à la civilisation – et à s’y tenir, ce qui semble plus difficile encore.  Mais concédons qu’une organisation qui proposait naguère  de « changer la vie » a mis cette fois un peu d’eau dans son vin de banquet électoral. Encore un effort, camarades.

      Dans un mémorable entretien avec David Sylvester, Francis Bacon (le peintre, cette fois) lâchait tout à trac, à l’étonnement de son interlocuteur :  « I am optimistic. _ What about ? _ About nothing. I am just optimistic. I’m optimistic about nothing.  » Certes la bouteille de bourgogne était presque vide, mais in vino veritas après tout. Le pessimisme est trop souvent le cache-sexe de cyniques qui s’accommodent de toutes les barbaries. Quand Bacon, lui, se veut optimiste. A propos de rien en particulier. Optimiste sans raison, à propos de rien. C’est peut-être le commencement de la civilisation.

Alain PRAUD

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