Des « êtres de nature » (3) : éloge de l’arbre

      Ecoute, bûcheron, arrête un peu le bras !
      Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ;
      Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force,
      Des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ?

      Comme il chante juste, le vieux Ronsard, quand il s’émeut au crépuscule de sa vie (1584) de la mise en coupe réglée de sa chère forêt de Gastine, dont il avait si souvent chanté le refuge ,

                                                               Couché sous tes ombrages verts,
                                                     Gastine je te chante (…)
                                                Toi par qui de ce méchant soin
                                                     Tout franc je me délivre
                                                 Lors qu’en toi je me perds bien loin
                                                     Parlant avec un livre

      Parlant avec un livre… Les forêts de montagne que je connais ne se prêtent guère à la lecture , car même sur le sentier il vaut mieux regarder à ses pieds ; et pourtant, où mieux savourer un bon livre  que dans son élément même ? Point n’est besoin de l’avoir avec soi, ce livre : suffit de se réciter le livre intérieur que tous nous portons en nous ; ainsi pour les cas extrêmes,

                Comme un qui s’est perdu dans la forêt profonde
                Loin de chemin, d’orée, et d’adresse, et de gens…

ces vers admirables et admirés d’Etienne Jodelle, contemporain de Ronsard et qui l’eût bien valu s’il s’en fût donné la peine, je me les suis plusieurs fois récités, seul sur un versant jusque là inconnu, incapable de m’orienter selon le relief, la mousse sur les hêtres, le torrent qui grondait plus bas mais où, avec ces échos… Perdu mais heureux de l’être en somme, grisé de sous-bois de fragrances d’humus riche, acide, de champignons multicolores ; perdu en ces temps préhistoriques (avant le mobile), c’était perdu vraiment, les gendarmes seraient alertés mais en vain, étant donné l’immensité de la zone de recherches. Il ne me restait qu’à me dissoudre dans le mystère des bois, comme l’Hypérion de Hölderlin :  « Ne faire qu’un avec toutes choses vivantes, retourner, par un radieux oubli de soi, dans le Tout de la Nature… » (Hölderlin, Hypérion, traduction de Philippe Jaccottet, Poésie/Gallimard)

      Or ce radieux oubli de soi, je l’ai éprouvé, une seule fois dans ma vie, un jour d’octobre 1986 ; et c’était dans une forêt pyrénéenne, dans la forêt de mon village, une banale hêtraie-sapinière, tout en haut de la montagne à laquelle il s’adosse, à la limite des alpages. J’ai franchi une clôture symbolique, traversé un taillis, enjambé un ruisseau – et quelque chose d’inexprimable s’est produit, qui a réorienté ma vision du monde : j’avais été jusque là observateur de la nature, promeneur dans la nature, allez, poussons jusqu’à amoureux de la nature ; en un instant j’ai cru être devenu la Nature elle-même. Conscient mais incapable de penser cela ; à la fois dispersé dans tous les êtres de nature qui m’environnaient, et concentré comme jamais, ni avant ni depuis, en un unique point de conscience, une conscience infinie, infiniment lucide, infiniment rayonnante. Tout me parlait, toute la vie à la fois, toutes les espèces, toutes les essences, les oiseaux, les fourmis, le vent, l’eau, les fragrances mêlées, chaque herbe, chaque feuille, chaque baie ; toutes ces voix rassemblées en une seule, une harmonie puissante, bienveillante, et cependant impérieuse, irrésistible, absolue. Et ce n’était pas non plus une de ces illuminations, trop brèves, bientôt dissipées, qu’on éprouve – si rarement ! – quand on écrit, peint ou compose ;  c’était un état stable, serein, durable, qui a duré de longues minutes, une heure peut-être ou davantage. Seule la lumière, décroissant rapidement, m’a fait comprendre que cet entretien infini allait s’interrompre, que les êtres de la forêt – dont je n’étais pas – allaient en prendre possession, et que je n’appartenais pas à cette entreprise dont je n’avais pas à connaître. Il était même dangereux de s’attarder.

      Plus tard j’ai compris que ce que j’avais pris jusque là pour un truc rousseauiste, un de ces tours de passe-passe philosophiques dont ce bon Jean-Jacques est presque coutumier, ainsi que l’a montré Althusser entre autres,

      Je sens des extases, des ravissements inexprimables à me fondre pour ainsi dire dans le système des êtres, à m’identifier avec la nature entière. (Les Rêveries du promeneur solitaire, Septième Promenade)

que cela précisément, littéralement, je l’avais éprouvé, vécu au moins une fois comme un rare privilège.  Mais il y a plus, bien plus. Quand, quelques jours plus tard, j’ai voulu imprudemment renouveler l’expérience, je n’en ai d’abord pas cru mes yeux : ce lieu avait disparu . J’ai épongé la sueur à mon front, je me suis pincé, je suis revenu sur mes pas, j’ai essayé encore.  A la place du théâtre de mon extase il ne restait qu’un chantier forestier, un paysage dévasté, méconnaissable,  creusé de fondrières, rendu impraticable par des entassements anarchiques de chablis : une obscénité monstrueuse. La gorge nouée, j’ai compris que ce lieu de nature, qui se « savait » condamné, m’avait « choisi » pour me « dire » sa puissance indestructible en m’y englobant un instant, un court instant, pour lui le dernier. Je me suis secoué, j’ai tourné les talons, des jours durant j’ai cru que j’avais rêvé – et comment, conseiller municipal depuis 1983 (je le suis resté jusqu’en 2001), avais-je pu ignorer cette coupe prévue de longue date, et dont dépendait l’équilibre financier de la commune ? Qu’elle ait été attribuée, cette coupe, à des sagouins, c’était hélas monnaie courante, et là-dessus nous n’avions pas prise. Tout s’expliquait donc, sauf mon expérience d’archiconscience, à jamais inexplicable, bien réelle cependant. Nul ne sait ce que peut un corps, selon Spinoza ; ce corps peut-il donc devenir en un instant la nature entière, c’est-à-dire  (Spinoza toujours) … Dieu ? Même si une religieuse malgache a décrété que j’étais catholique, Dieu, comme répondit Laplace à Napoléon, « je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse ». Et m’en passe fort bien. Mais si Dieu se cachait derrière la nature ? Mais comment l’incréé pourrait-il se cacher derrière sa création ? Ou c’est qu’il faut exténuer Spinoza : si Dieu = la nature, alors ils s’effacent réciproquement dans un mouvement perpétuel plus rapide encore que le changement de structure de la molécule d’hémoglobine, qui nous fait respirer, et vivre. Et libre à nous de voir ce que nous voulons : Dieu, la nature, les deux à la fois… Moi j’ai choisi la nature. Je ne vois qu’elle.

      Et dans la nature j’ai élu les arbres. Je m’y adosse, je les escalade (moins souvent que dans mon enfance !), je les caresse, je leur parle par la pensée. Je leur dis pourquoi je les élague.  Celui que ces jours-ci un champignon pernicieux menace de mort, et que je tente de fortifier en coupant des branches encore saines, pour alléger la charge de la sève, en accomplissant cette tâche je concentrais ma conscience sur lui, « comme » pour entrer en contact avec sa conscience d’arbre, dont nous ignorons tout, mais qui est. Et sans mots, même sans langage, je l’encourageais, je l’exhortais à persévérer dans son être, à survivre, à guérir.  A voir ses feuilles deux semaines plus tard, il me semble qu’il m’entend ; qui peut savoir ? Nous ne sommes pas seulement deux espèces distinctes, mais deux ordres, deux mondes, et cependant nous  sommes des « vivants », à la différence des pierres, de la lave qui ici s’élance des profondeurs et coule plus promptement qu’un fleuve (en créole on dit « vitement », comme dans Les Précieuses ridicules). Nous ne savons rien de la formidable machine – Terre, parce que nous savons si peu de la machine – Soleil, et des étoiles en général… Loin d’être invalidée par la techno-science (Heidegger), la poésie  puise en elle une légitimité qui n’est même pas nouvelle, puisque le Poème de Parménide se voulait explication du monde. Quand Ronsard apostrophe le bûcheron de la forêt de Gastine, il ne fait rien d’autre que mettre l’art (et un art de cour, distant, codé, futile par principe) au service d’une sensibilité synthétique – ou au moins susceptible de synthèse :  au premier coup de hache sur cet arbre, c’est moi, Ronsard, poète de cour, successeur de Pétrarque , c’est à moi, oui, que tu les brises.

      Hiver après hiver pyrénéen (32 hivers – et certains pouvaient durer jusqu’à la St Jean), des arbres ont restitué dans ma cheminée toute l’énergie que patiemment ils avaient accumulée : hêtres pour  l’essentiel, mais aussi chênes, châtaigniers, bouleaux, peupliers, même une fois un merisier et un poirier (P. Bergounioux, scandalisé : « Malheureux ! des bois d’ébéniste ! de sculpteur !  » –  lui-même sculptait dans le poirier fétiches et masques). Souvent j’avais moi-même refendu les grumes au merlin et empilé soigneusement les bûches le long de la façade, à l’ouest ;  à la tombée du jour, chacune de ces bûches je la choisissais avec un vrai respect, car même un peu sèche (pas trop : elle brûlerait trop vite, sans braises) elle portait encore assez de sève pour siffler et chanter toute la soirée, voire jusqu’au bout de la longue nuit d’hiver ; c’était encore de la matière vive, c’était la vie même. Les arbres parlent et chantent, et pas seulement ceux dont on fait violons et hautbois ; tous ont à nous dire, il y a des nymphes sous l’écorce comme chante Ronsard, libre à nous de les entendre ou non. Dès qu’on entre dans la forêt, c’est comme plonger dans la mer, on s’immerge non dans un lieu mais dans un être, et un être-monde, une collectivité d’une telle complexité que nous n’en savons encore à peu près rien, ou si peu. Ne parlons pas de la forêt tropicale, où tout se passe dans la canopée, à 50 mètres du sol et davantage, là où nous ne savons pas aller, sauf avec les tout récents « radeaux des cimes ». Abattre un de ces arbres, c’est détruire une ville et sa culture et sa mémoire. Une ville autonome et  unique comme Venise. Oui les arbres nous parlent ; pas tous, naturellement – qui voudrait communiquer avec tous les passants ? Mais avec certains d’entre eux on peut nouer le même dialogue non-verbal qu’avec des animaux sauvages, peut-être en certaines occasions privilégiées leur parler avec les mots de la langue comme on parle aux chats, chiens, vaches, brebis, chevaux.

      Lors de la parution de son extraordinaire bouquin  Plaidoyer pour l’arbre  (Actes Sud, 2005),  Francis Hallé, qui se présente comme « botaniste tropicaliste », évoquait dans LeMonde cet épineux d’Afrique du sud (une espèce d’acacia) qui, dès qu’une antilope commence à brouter ses feuilles, le signale aux arbres voisins, de sorte que ceux-ci sécrètent aussitôt un alcaloïde qui rend leurs feuilles toxiques. Comment fait-il ? Sans doute par des messages chimiques véhiculés dans l’air ou le sol – on ne sait trop, et surtout on ne sait d’où lui vient cet « altruisme ». Que la marmotte siffle pour prévenir ses congénères de l’approche de l’aigle (ou de l’homme), nous y sommes désormais habitués, et puis c’est un mammifère, l’étage supérieur du vivant ; mais un arbre … Il faut s’y faire : à moins de déclarer tabou le mot « intelligence », et de le refuser à tout autre être de nature que l’homme, il faut bien accorder à l’arbre une forme d’intelligence, certes mystérieuse, rudimentaire sûrement pas. Et même, j’en suis convaincu, à la machine-Terre, cet être d’une telle complexité que les ordinateurs les plus puissants sont encore loin de savoir modéliser son comportement.
      Dans sa préface à l’ouvrage cité plus haut, F.Hallé nous rappelle à un peu d’humilité :  » A notre époque où triomphent les techno-sciences, nous sommes tout à fait incapables de construire un édifice qui aurait les mêmes propriétés technologiques qu’un arbre. » Et il le prouve, avec ce « cahier des charges » qu’il propose en fin de volume (pp. 185-186). Supposons, dit-il, qu’on s’adresse à un des grands architectes d’aujourd’hui, Jean Nouvel par exemple, et qu’on lui demande de construire une tour d’habitation (pleine) de 60m de haut et d’une emprise au sol de 2m de diamètre, couronnée d’une surface souple et finement ciselée d’un diamètre de 30m et d’une étendue de quelque 15 hectares ; sachant que les fondations de ladite tour ne devront pas excéder 3m de profondeur, dans un pays équatorial où il tombe du ciel 3m d’eau par an ; qu’elle doit être faite d’un matériau banal, léger, bon marché (500 euros le mètre cube au maximum) ; que si ses superstructures venaient à être endommagées par le vent, elle doit pouvoir s’auto-réparer en quelques mois. Puis s’entourer de petites tours identiques, poussant spontanément… Ce qui n’inclut même pas les pouvoirs encore inexpliqués mais bien réels dont j’ai parlé précédemment. Tout ce qui est réel est rationnel ? Eh bien, patience.

     

Alain PRAUD

2 commentaires sur “Des « êtres de nature » (3) : éloge de l’arbre

  1. Connais-tu « La Présence pure » de Bobin ? Je ne peux le lire sans être émue aux larmes.
    Les arbres… Tu sais que tous les noms d’arbres sont féminins, en latin ? A cause des dryades, peut-être…
    « J’ai mis mon dos nu à l’écorce, l’arbre m’a redonné des forces, tout comme au temps de mon enfance » (Barbara et sa voix inimitable…)
    « La forêt dit : C’est toujours moi la sacrifiée… » (Supervielle)

    Je morcelle, c’est que ton texte (qui se lit comme un roman) évoque mille souvenirs et sensations liés aux arbres que j’aime autant que toi (mais dont je parle moins bien…)

    Ici, c’est quand même un peu différent. Je ne vais pas assez dans les forêts des hauts, et les arbres à portée de vue ne me touchent pas comme ceux de nos forêts. Pas les mêmes verts, pas les mêmes odeurs, je ne sais pas. Trop de palmiers. J’ai parfois peur de m’être déracinée en venant ici, et de fabriquer, à la place de mes anciennes racines de chêne, de hêtre, de charme ou de bouleau (un arbre que je trouve si beau !), de petites racinounettes de palmier…

    J’aimerais, morte, être enterrée sous un arbre de Champignolles, mais il paraît que ce n’est pas permis.

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  2. S’il faut en croire Bergounioux,  » on est d’où on naît » : en conséquence de quoi la forêt de nos enfances est la seule qui vaille. Je comprends cela, et ma forêt pyrénéenne me manque aussi, et l’entretien que j’avais avec elle. La nature, qui est déjà pour nous « une énigme et un problème » (Hegel) l’est bien davantage quand elle se fait exotique. Elle devient alors ce qu’en dit Goethe, das Ungeheure, le terrifiant-fascinant (source : « Le voile d’Isis » du regretté Pierre Hadot, un livre dont je ne me sépare jamais ).
    Il y a pourtant des exceptions : les cocotiers majestueux de Grand Anse, et cet arboretum sans le dire de l’Etang-Salé, le Jardin des Oiseaux, si favorable que j’y ai même chanté du grégorien, et que ça sonnait mieux que dans bien des églises, avec les oiseaux on se serait presque cru dans « François d’Assise » de Messiaen…
    Pour ce qui est des tes projets macabres – mais très respectables – on peut regretter en effet qu’il ne soit pas permis de reposer où on le souhaite. Arrange-toi pour devenir aussi célèbre qu’Aragon et Elsa ! Ou bien , pourquoi ne pas faire répandre tes cendres, une nuit pluvieuse de pleine lune, au pied de tes arbres chers, que tu contribuerais tout autant à persévérer dans leur être ?
    A supposer que ce soit permis , même ça, dans les années 2080, ton horizon probable… Quant à moi et depuis longtemps

    Par les ombres myrteux je prendrai mon repos…

    Mais dans aucun tombeau, c’est prévu. Serai revenu au feu, où tous les arbres reviennent aussi.

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