Des « êtres de nature » (1)

      Comme les lecteurs de ce blog ne sont pas forcément assidus du « Monde des livres », je me permets d’attirer leur attention sur le supplément daté du 4 février, et tout particulièrement sur le dossier/essais consacré à plusieurs ouvrages traitant de la question, plus brûlante qu’il n’y paraît, de la relation entre l’humain et le non-humain –  autrement dit, finalement, des rapports que nous entretenons avec notre biotope.  Outre un article intitulé « Descartes et la grenouille », sur le livre d’Alain Leygonie déjà commenté dans ces colonnes  (Les animaux sont-ils bêtes ? Ed. Klincksieck), on y trouve un entretien stimulant avec Stéphane Ferret, auteur d’un essai philosophique qui interroge Kant et Spinoza, entre autres, sur l’écologie, ou plutôt l’écologisme (l’idéologie écologique) : l’homme peut-il encore se prétendre maître et possesseur de la nature, ou n’est-il qu’un « fragment du monde » qui dispose des mêmes droits, mais pas davantage, qu’un bébé phoque ou un chêne-liège ? (Deepwater Horizon, Seuil, « L’Ordre philosophique »)

      Sans m’aventurer dans un domaine où ma compétence est celle d’un simple citoyen, j’avoue que cette question des droits de l’animal m’a longtemps laissé de marbre.  D’abord parce qu’elle se présente souvent comme une revendication, et portée par des militants plus ou moins extrêmes (militant, c’est déjà extrême…), parmi lesquels les anti-corridas  (alors que j’en fus passablement idolâtre :  voir  Le Dernier Ours (3) ), les anti-chasse (alors que j’ai des amis chasseurs et connaisseurs et défenseurs de la nature), les végétariens, les végétaliens… Ainsi, à propos de corrida, il me souvient d’avoir ferraillé il y a trente ans, via Le Monde, avec un certain Théodore Monod, que j’ai appris à mieux lire ensuite et même à admirer (mais sur ce coup-là ses arguments ne valaient rien :  il citait un évêque du XIXème siècle pour qui ce genre de spectacle avait un effet désastreux – on devine lequel – sur la sexualité féminine…) Il paraît, j’ai lu cela aussi dans Le Monde,  que le combat « tendance » de demain, c’est  l’ interdiction de la viande, ni plus ni moins ; bien sûr à cause de son « empreinte écologique » désastreuse – et j’en conviens – , mais sûrement aussi pour des raisons bien plus idéologiques, en relation avec la « pureté » et tutti quanti :  dérives haïssables  qu’il faudra toujours combattre car elles sont comme les têtes de l’hydre. Mais j’ai aussi des réticences d’un autre ordre : c’est à dire que si l’animal devait avoir des droits il aurait aussi, sans nul doute, des devoirs : et comment cela se pourrait-il ? J’entends bien l’objection que le nourrisson a des droits sans devoirs ; mais il n’est qu’un stade dans la croissance spécifique d’une espèce, de sorte que ses droits sont les

droits de l’homme tout simplement ; tandis que le poulet en batterie, le taureau de combat, l’éléphant d’Afrique,  pour ne citer qu’eux, ne demandent (si tant est) rien d’autre que persévérer dans leur être, et voilà. Parler de droits quant à eux, c’est leur prescrire des contreparties intolérables : le scorpion a droit à la vie à condition qu’il ne me pique pas (notez que pour la femelle moustique on ne se pose même pas la question), le cerf à condition qu’il ne cause pas d’accidents de la route, la pipistrelle pourvu qu’elle ne terrorise pas mon épouse, l’araignée si et seulement si elle tisse ses toiles là où je l’autorise (tacitement) à le faire…

      Tiens, parlons-en, de l’araignée. Voilà un animal qu’on traite trop souvent d’insecte, alors qu’avec ses huit pattes (et non six, comme les insectes) elle cousine avec le homard, rien de moins. Je n’ai jamais craint les araignées ; comme les paysans qui se gardent bien de détruire leurs toiles j’ai toujours vu en elles  des alliées, contre les mouches, moustiques et autres pucerons ; aussi respectables à ce titre que les chauves-souris, et donc promues au rang de quasi mammifères, c’est tout dire. J’ai accoutumé mes enfants à ne pas en avoir peur, à les respecter même, et j’espère que mes petits-enfants suivront cet exemple. Sous les tropiques elles peuvent intimider sans doute : ainsi la « babouk » de la Réunion, couramment grande comme une paume , et prompte comme le vif-argent, mais inoffensive ;  ou sa cousine arboricole, large elle comme une main à huit doigts, qui tisse en forêt d’immenses toiles (et grégaire, en plus :  toiles innombrables scintillantes de rosée) au centre exact desquelles elle se pavane dans sa livrée jaune et noire. Mais elle se garde bien de tisser en travers du sentier, car elle « sait » d’ expérience où les autres animaux ont leurs pistes d’élection : de même qu’une araignée anthropophile n’aura jamais l’idée saugrenue de tisser en travers d’une porte, à moins qu’elle n’ait de bonnes raisons de penser que la maison est abandonnée. Et à partir de combien de semaines ou de mois une araignée estime-t-elle que la maison est vacante ?  Si j’omets les guillemets ce n’est pas par paresse. L’araignée pense, et certes pas selon ce mode fantasque et irréel qui est nôtre : elle pense concrètement les situations telles qu’elles sont.  Elle est pragmatique et behaviouriste. Si elle parlait ce serait en anglais : « the fact is… » Pas assez stupide pour tisser là où son oeuvre sera détruite à l’instant : allons au bout de cela : assez intelligente pour évaluer et même quantifier la fréquentation d’un lieu clos, d’un itinéraire. Et son cerveau est si exigu – combien nous faut-il à nous de neurones et de connections synaptiques, de cartes, de statistiques et de graphiques pour parvenir au même résultat ? D’où tient-elle cette intelligence ? J’ai une réponse qui vaut pour tout animal à l’exception notable de nous : elle sait ce qu’elle a à faire, et toute son attention (immense ! dont nous sommes de moins en moins capables, puisque nous reposant sur tant et tant de prothèses magiques) est orientée, concentrée comme un laser, sur cela : ce qu’elle a à faire.  L’écureuil, soi-disant plus évolué, oublie où il a planqué ses noisettes (et tant mieux pour les noisetiers) ;  l’araignée n’oublie rien de ce qui la concerne, sa survie, sa reproduction. Elle est parfaitement adaptée à son biotope, elle est parfaite dans son genre. Comme je suis un optimiste invétéré, je pense que l’homme lui aussi atteindra cette perfection. Dans quelques millions d’années.

      Penser comme nous l’entendons ne nous sert qu’à souffrir. Pour l’instant, mais pour longtemps encore. De cette souffrance, souffrance de l’insuffisante raison (Spinoza), souffrance du chaos des valeurs (Kant), souffrance de nos limites (Nietzsche), ont jailli de vraies pensées, et aussi des systèmes (Aristote, Hegel, Marx) qui tous, à un moment ou à un autre, ont fait la preuve de leur toxicité.  Bien entendu que je résume l’histoire de la pensée en roue libre et sans aucune légitimité. Mais c’est de ma soeur l’araignée que je parle. Elle n’a pas de droits ? Si, au moins un : elle a droit à notre respect. Et aussi parce qu’elle au moins est incapable de détruire sa propre espèce et tout le biotope avec. Ce que, depuis le 6 août 1945, nous savons que nous savons faire.

Alain PRAUD

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s