Les animaux sont-ils (des) bêtes ? (Alain Leygonie)

     

      Les Grecs, qui de ce côté-ci du monde nous ont presque tout appris,  appelaient l’homme (l’humain, nous, eux) zôon politikon : animal citadin, social, politique ; animal quand même, et du même ordre que les autres, les boeufs, les chèvres, les aigles, les poissons de la mer vineuse. L’homme, depuis, n’a eu de cesse de prendre ses distances avec ce compagnonnage embarrassant, un peu comme ces parvenus qui rougissent de leurs origines et n’aiment pas qu’on les leur rappelle. A lui toute la place au soleil, à l’autre la portion congrue, à moins bien sûr qu’il ne soit comestible. Alain Leygonie avait déjà abordé le sujet dans un livre remarquable, Travaux des champs (éditions du Rocher), évoqué dans ces colonnes en février 2010 ; il y revient, avec davantage d’ampleur et d’ambition, dans Les animaux sont-ils bêtes ? (Klincksieck, coll. « Hourvari »), un livre riche d’aperçus théoriques, scientifiques, sociologiques, philosophiques – et cependant tout aussi poétique et émouvant que le précédent.

      « Mon Dieu, délivrez-nous quelquefois de l’intelligence. » Ce n’est pas une exclamation, c’est proféré comme à bas bruit. Mais fermement. Quelquefois l’intelligence (ce que nous appelons ainsi, qui est lié à la lecture, au déchiffrement des mystères) – et cette contradiction est bien mal commode – nous aliène, nous rend comme étrangers à nous-mêmes, à nos racines immémoriales, et par là à l’harmonie dont nous participons. Pourtant tout est là, sous nos yeux, et régulièrement nous en apprenons de belles. Il y avait Lascaux, célébré par Bataille et Picasso comme une Sixtine originelle ; il y a maintenant la grotte Chauvet, tout aussi stupéfiante, et de 13 000 ans antérieure (treize mille, oui). Et que peignent-ils, ces hommes en tous points nos semblables ? Des animaux. Avec une élégance, une grâce, une force nonpareilles. Et pourquoi ? Ce ne sont pas les théories qui manquent, mais au vrai on n’en sait rien. Ce que nous percevons pour sûr c’est un hommage, une reconnaissance, une révérence, comme s’il était vital de se concilier ces espèces, les autres ;  fût-ce en les chassant, ou justement parce qu’on les chasse.

      C’est ainsi qu’il convient de lire la geste de Taïaut, chantée au chapitre 9, centre de gravité du livre. Quelle que soit sa tendresse pour son perroquet Bamako (j’ai connu l’animal, il méritait un livre à lui seul), pour les vaches de son enfance, les cochons de la comtesse (encore une histoire qui vaudrait la peine d’ un roman, voire d’ un film), on ne peut s’empêcher de partager un peu l’émotion, comment dire, fraternelle de l’auteur pour son beagle surdoué, perdu, retrouvé contre toute attente à cent lieues de là (et non mille comme il dit : amplification épique !), chez lui, dans sa ferme du Quercy où il repose désormais, au pied de l’arbre à palabres.  Ce chapitre à lui seul justifierait tout le livre s’il en était besoin. Car la faculté qu’ont les animaux de s’orienter sur des distances extravagantes (les oies sauvages !) est peut-être ce qui nous « interpelle » d’abord, nous autres humains infirmes à cet égard. Nous qui magnifions les étoiles depuis si longtemps, inaptes à nous en servir en effet nous avons inventé le GPS – l’homme s’adjoint ainsi prothèse après prothèse, à tel point que sans GPS il ne saura bientôt plus ni aller à la plage ni retrouver sa crémière – c’est-à-dire une nouvelle aliénation, après le mobile « allo t’es où ? » qui décervèle non seulement les ados mais leurs parents eux-mêmes… Où était localisé le GPS de Taïaut, comme de tant d’autres animaux familiers qui parcourent des distances merveilleuses  pour retrouver leur lieu d’élection ? 

      Et puisque ce livre est décidément multiple – à chaque nouveau chapitre, il en sort un livre – il faut faire un sort à l’ours des Pyrénées qui me tient à coeur (mes lecteurs le savent) , dont le destin (essentiellement posthume, hélas) est évoqué par Alain Leygonie dans une tessiture si intentionnellement politique (et bien sûr au meilleur sens du terme) qu’on ne peut qu’applaudir. Il a rencontré et fait parler les personnes qu’il fallait, de sorte qu’on ne peut que souhaiter, un jour, un ouvrage entier sur la question. Pourquoi ? Mais parce que cette question du partage de l’espace, du sauvage et de l’artifice, est peut-être la question essentielle de ce siècle dont nous ne voyons que l’entame.

      Oui nous avons encore, et plus que jamais, beaucoup à apprendre, non du lion, ce macho fumiste, mais de l’ours, du crocodile, de l’araignée notre alliée (et si intelligente), de la couleuvre et de la fourmi, de la cétoine et du vautour fauve.  Notre peau nous suffit sans écorcher les petits phoques, le thon rouge ni la baleine ne participent de notre survie alimentaire, il doit y avoir moyen de moyenner entre l’ours (ou le loup) et les côtelettes de nos barbecues. Le livre salutaire d’Alain Leygonie ouvre des perspectives, des travées, des avenues dans la forêt d’un débat citoyen, et donc politique, qui ne fait que commencer.

     

Alain PRAUD

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