Walt Whitman : Feuilles d’herbe, 2

J’ai entendu causer les causeurs … le discours du commencement et de la fin,
Mais moi je ne parle ni du commencement ni de la fin.

Il n’y a jamais eu plus de début que maintenant,
Plus de jeunesse ni de vieillesse que maintenant ;
Et jamais il n’y aura plus de perfection que maintenant,
Plus de ciel ou d’enfer que maintenant.

Fougue, fougue, fougue,
Toujours au monde la fougue qui procrée.

Sortis de l’obscur les égaux opposés s’avancent … Substance qui toujours croît,
Toujours maillage d’identité … toujours distinction … toujours la vie qui s’engendre.
A quoi bon s’attarder … Lettrés et illettrés savent que c’est ainsi.

Sûr comme l’absolue certitude … les portants droits, bien arrimé, poutres et entretoises,
Vrai cheval de labour, affectueux, altier, électrique,
Moi et ce mystère ici debout.

Claire et douce est mon âme … et clair et doux tout ce qui n’est pas mon âme.

Manque l’un manquent les deux … et l’invisible est prouvé par le visible,
Avant que cela ne soit invisible et prouvé à son tour.

( … )

Loin de ce qui tire à hue et à dia se tient ce que je suis,
Se tient euphorique, content de soi, plein de compassion, indolent, unifiant,
Regarde en bas, se tient debout, embrasse un refuge assuré impalpable,
Contemple la tête inclinée, curieux de ce qui va suivre,
Au jeu et hors-jeu, observateur et rêveur.

Je me revois dans mes jeunes ans, suant dans la brume contre linguistes et prétendants à l’être,
Je ne persifle ni ne dispute … je témoigne et j’attends.

Je crois en toi mon âme … l’autre je suis ne saurait s’ humilier devant toi,
Et tu ne dois pas être humiliée devant lui.

Viens avec moi fainéanter sur l’herbe … délivre ta gorge de ce qui l’encombre,
Ce que je veux ce n’est ni mots ni musique ni vers … ni clichés ni causerie, et ni même les meilleurs,
Je n’aime que ce bercement de ta voix qui fredonnant s’essaie.

Je me souviens de nous couchés en juin, comme était lumineux ce matin d’été,
La tête nichée dans mon giron tu te tournas gentiment vers moi,
Sur mon torse osseux tu ouvris ma chemise, et plongeas ta langue dans mon coeur mis à nu,
Saisissant d’une main ma barbe et de l’autre mes pieds.

Vite jaillirent en pluie autour de moi la paix la joie la connaissance qui passent tout l’art et toutes les disputes de la terre ;
Et je sais que la main de Dieu est l’aînée de la mienne,
Et je sais que l’esprit de Dieu est le frère aîné du mien,
Et que tous les hommes qui naquirent sont aussi mes frères … et les femmes mes soeurs et amantes,
Et que l’amour est la poutre maîtresse de la création ;
Et qu’elles sont sans nombre, cassantes ou ramollies, les feuilles dans les champs,
Et sans nombre les fourmis brunes dans leurs galeries en dessous,
Et les croûtes de mousse sur la clôture qui serpente, et les pierres amoncelées, le sureau, le bouillon blanc, la macreuse,

Un enfant dit, C’est quoi l’herbe ? et m’en donne à pleines mains ;
Que pourrais-je lui répondre ?… Je n’en sais pas plus que lui.
Je suppose que c’est l’étendard de mon naturel, tissé de vert espérance.

(traduction nouvelle : Alain PRAUD)

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