Inactuelles, 8 : de Guillaume à Pablo

µ*     Consultant les statistiques de fréquentation de ce blog, je m’aperçois que désormais un article est plus consulté à lui seul que tous les autres réunis. Il s’agit du commentaire de « Roses guerrières », extrait des Poèmes à Lou d’Apollinaire – à ce jour il a été consulté plusieurs centaines de fois. Ce succès me flatte, et me gêne un peu. D’abord parce que ces cohortes de lycéens et d’étudiants s’adonnent au « webconformisme » : avant même de chercher par soi-même de la forme, du sens, de la beauté, qui en toute hypothèse ne se donnent jamais dès la première lecture d’une oeuvre digne de ce nom, on s’empresse de tapoter dans l’espoir de dénicher le saint Graal sur la question. Puis en bon consommateur on compare, on soupèse (et bien sûr ce qui est gratuit a plusieurs longueurs d’avance, puisqu’il est entendu que sur le net tout est à l’oeil) – et trop souvent on copie-colle à tout va, au grand dam du prof de lycée ou d’université qui se fatigue les yeux sur cinquante paragraphes identiques, et ne sait plus quoi évaluer. Mea culpa, donc, envers mes collègues présents et à venir : j’ai contribué à ouvrir un peu plus la boîte de Pandore. Et le pire c’est que je vais persévérer, car je sens depuis longtemps dans un coin reculé de ma cervelle pousser « le » commentaire du « Pont Mirabeau » que personne encore n’a fait… (Il faut bien avouer que ce qu’on lit sur le web frôle l’indigence…Ne devrait-on pas interdire de déblatérer sur la poésie à celles et ceux qui ne prennent pas le risque de s’y frotter, et publiquement ? Je plaisante, naturellement).
     Et puis il y a autre chose, plus grave peut-être, en tout cas de mon point de vue. C’est que cette dilection, ce sondage favorable, en viennent à figer dans le marbre ou la glace une lecture qui certes a été longuement ruminée (pour l’essentiel au cours des années 80 de l’autre siècle), mais ne prétend nullement au ne varietur : si j’expliquais aujourd’hui ce poème je m’y prendrais sans doute différemment, parce que j’ai beaucoup vécu, et en vivant d’autres amours souvent repensé à mon cher Guillaume, mon ami de toujours avec Stendhal. Ainsi je suis incapable d’expliquer deux fois de suite à l’identique – serait-ce à une heure d’intervalle – un poème comme « Nuit rhénane ». Du reste le commentaire de ce poème sur le présent blog n’est que la photographie « à un instant T », comme on dit dans les instituts de sondages, de ma lecture …vu qu’il s’agit quasiment sans repentirs de la prise de notes d’une élève de seconde (Jane, mai 2009) à partir d’un corrigé oral et improvisé. Certes ce que j’avance sur « Roses guerrières » est bien davantage écrit. Mais écrit sur de l’eau qui court, comme dit un célèbre poème japonais.

µ**    J’ai eu tort il y a quelques mois de comparer les colères de notre maestro Pablo Pavon à celles de Toscanini. D’abord il est bien plus haut de taille ; point n’est besoin qu’il se hausse du col et se dresse sur ses ergots pour accabler de ses foudres jupitériennes musiciens et choristes. Et puis, à bien y repenser – et les documents sont là – l’ire du maestro italien, si maîtrisée fût-elle et théatrale, était féroce résolument, césarienne, absolutiste (on sortait à peine de Mussolini, après tout) ; les professionnels chevronnés des plus grands orchestres étaient traités comme des gamins sans cervelle et fessés en public ; certes ils affectaient d’en rire, c’était le jeu avec ce nouveau Beethoven compliqué de Mahler, mais tout de même il ne faisait pas bon être dans la peau du premier corniste. Par exemple. C’est qu’à l’instar de bien des chefs de cette époque il se tenait pour inspiré, en contact direct avec Verdi pour ne citer que lui ; autant dire que le moindre écart par rapport à la ligne (musicale/politique) qu’il avait construite avec Verdi ( ou Schubert, ou Beethoven) tenait de la haute trahison. Les choses ayant tout de même un peu changé, il est devenu difficile de diriger ainsi ; a fortiori des choristes amateurs, qui sur un coup de tête peuvent comme Achille se retirer sous leur tente – ce qu’ils font. Depuis deux saisons nous savons mieux où Pablo veut nous mener, il sait que nous le savons, et que nous acquiesçons à cette visée, même les rétifs, les anars, les guévaristes ; en foi de quoi ses colères ont changé, sinon d’intensité, au moins comme disent les philosophes, d’intentionnalité : elles sont précises, ciblées, justifiées. Ne nous surprennent plus – car nous savions, dès en ouvrant (mal) la bouche, à quoi nous nous exposions. Elles ont en quelque sorte une visée éthique, puisqu’il s’agit de nous accorder certes à sa propre vision de l’oeuvre, mais à une vision que nous avions validée ; à nous mettre en accord, donc, avec nous-mêmes, individuellement et collectivement.
     C’est pour cela sans doute qu’une amie chère, sur la foi d’une vidéo qui circule entre nous et que je lui ai fait découvrir, a pu parler de « colères bienveillantes » à propos de Pablo, alors même qu’il s’agissait de prises de la générale, forcément plus tendue à deux jours du premier concert (Stabat Mater de Rossini, juillet 2010). Laissons-lui la responsabilité de cet oxymore, qui peut-être au fond n’en est pas un – tout enseignant sait cela.
     Or Pablo Pavon est aussi un pédagogue, justement, et nous sommes aussi des élèves ; c’est d’ailleurs notre statut, même si chacun à sa place nous collaborons avec lui à la mise en gloire d’une grande oeuvre. Il s’agit cette saison de Mendelssohn, Die erste Walpurgisnacht, cantate (ballade) sur le poème de Goethe. Nous nous étions presque accoutumés/acculturés à l’Italie (Vivaldi, Pergolèse, Rossini, même les Nocturnes de Mozart sur des poèmes de Metastasio) – et nous voici sur l’autre versant, l’ubac, loin de Venise, de la Toscane chère à mon coeur, du pays où fleurit l’oranger et où presque tout le monde chante. Ici, derrière le lyrisme de l’Hymne opus 96, on entend ronronner un grand poële de faïence ; et dans la Nuit de Walpurgis c’est la forêt qui est donnée à entendre, la grande Forêt germanique où gambadent des lutins, où le printemps s’ébroue et va éclater en fanfare tandis que déjà la lumière tombe en draperies des hautes et noires frondaisons, et que les druides proclament : »Chouettes et hiboux, venez hululer avec nous ! » Quelque part entre Wagner (en admiration, il faut le souligner), Berlioz que cette oeuvre bouleversait – et pour les facétieux, le meilleur Walt Disney… L’objet ici de la pédagogie est de nous aider à nous approprier cet univers proprement  exotique, nous qui sommes d’origines culturelles si diverses, européennes, créoles, indiennes, malgaches, chinoises… et qui, sauf exceptions, ne sommes nullement germanophones. Or mettre le texte sur la musique nous oblige ici à une véritable conversion mentale : outre s’appliquer à bien faire crépiter toutes les consonnes, si importantes, il faut trouver les bons résonateurs pour ces nouvelles voyelles , se couler dans l’inflexion de ces phrases puissamment accentuées, en restituer l’énergie intacte . C’est difficile, et sans chef, sans ce chef-là, nous baisserions les bras. Même s’il avait de son propre aveu sous-estimé la difficulté, il trouve la patience, et nous sommes en passe de trouver le chemin. Un bon exemple pour nous pourrait être la diction impeccable, plus allemande que nature, du Bach Collegium Japan de Masaaki Suzuki. Dans quelques semaines…

Alain PRAUD

2 commentaires sur “Inactuelles, 8 : de Guillaume à Pablo

  1. Bonsoir,
    Je viens de lire avec beaucoup d’intérêt votre article concernant Pablo Pavon. Il est en effet un maître, il est complétement habité par la musique, il la transpire. Sa passion est contagieuse. Il est aussi magicien car en quelques séances de répétitions il nous transporte et nous fait rentrer en totale immersion dans l’œuvre.
    Dommage que l’ensemble des choristes ne puissent pas bénéficier des enregistrements de Générale, car si les « ajustements » et enseignements de Pablo restent en mémoire, il serait profitables de pouvoir corriger nos attitudes. Et ce serait un si merveilleux souvenir que ces moments de partages.

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  2. Oui, il s’agit bien d’un maître, et non d’un de ces innombrables fonctionnaires de la musique qui aujourd’hui comme hier (lire les Mémoires de Berlioz !) plombent et envoient par le fond ces oeuvres qu’ils prétendent défendre. Mais vous l’avez remarqué : les Assis se rebiffent, les médiocres-qui-savent-du-solfège aboient dans la presse locale, et tous les musiciens pour qui la musique doit se plier aux avantages syndicaux sont sur le front anti-Pavon. On l’accuse d’avoir un ego surdimensionné – ce qui est le cas de n’importe quel vrai chef . Car un peintre, un poète, un compositeur sont seuls devant leur oeuvre ; mais un metteur en scène, un chorégraphe, un chef de choeur ou d’orchestre doivent compter et composer avec un facteur humain qui leur échappe a priori, qu’ils doivent persuader, convaincre, assembler, modeler. Il a le devoir d’admonester, et même d’exclure. Seul compte pour lui le degré d’excellence qu’il se fixe, et par conséquent qu’il va exiger de ses interprètes. Un musicien, quoi qu’il en pense, est toujours un apprenti, et tout apprenti a un maître (au moins). Qui ne reconnaît pas cette évidence est un bureaucrate qui s’est trompé de bureau.

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