Le Dernier Ours (3)

     

      Et si une vache peut affronter un ours, elle peut fort bien tuer un homme. A la campagne c’est un accident des plus courants ;  alors si on la provoque…
      En tauromachie, on appelle « tienta » une épreuve de sélection au cours de laquelle on  teste la bravoure d’une jeune vache « de caste » susceptible d’enfanter des taureaux mémorables. Le 4 novembre 1975, lors d’une tienta à San Lorenzo de Escorial (Madrid), une certaine Conocida – elle mérite désormais son nom -, vachette noire de trois ans et 300 kg de la ganaderia Amelia Perez-Tabernero, blesse mortellement le torero Antonio Mejias « Bienvenida ». Elle était fille du toro Navajito, grâcié  à Segovia le 29 juin 1968. Je me suis toujours méfié des vaches, surtout en montagne quand on vient les déranger à l’estive. En Inde j’ai lu dans leur regard un mépris sans bornes pour le hors-caste que j’étais.
      C’est en 1981 me semble-t-il, ou en 1980, pour la Pentecôte quoi qu’il en soit, que j’ai assisté pour la première fois à une corrida, dans l’arène gersoise de Vic-Fezensac. Cette rencontre était inscrite en moi depuis l’enfance et l’émotion première, primale dirais-je même, provoquée par le « toro de fuego » des fêtes de village du sud-ouest (voir sur ce blog « La Fontaine des Larmes ») ; mais c’est encore par l’entremise du PCF qu’elle se réalisa –  le jeune torero nîmois Christian Montcouquiol « Nimeno II », déjà célèbre et phare de la « lidia à la française », venait de donner un entretien dans l’Huma, et une permanente et néanmoins amie de la fédé de Toulouse (cadre 3 – voir « Bolcho sinon rien ») , connaissant mes goûts, avait pensé à moi. C’est donc de la tribune de la presse, sous la présidence – et à l’ombre – que j’ai assisté à ma première corrida, la seule qui compte vraiment ; les puissantes, décisives émotions de ce que j’appellerai improprement mais à dessein la scène primitive, ne font ensuite – sauf en de rares moments de grâce – que s’affadir, peu à peu supplantées ou recouvertes par le sens critique, la connaissance du bétail et des hommes, un certain savoir technique ; bref la raison raisonnante, qui bien mieux que la science s’acharne à désenchanter le monde. Les Français se croient « cartésiens », et s’en gargarisent, mais cette croyance, aux antipodes de la vraie sagesse, leur sert seulement à gober les discours de plus « cartésiens » qu’eux.
      Bref ce fut une expérience comme on en a peu, et qui marque. Nimeno II, gracieux, longiligne, presque toujours souriant, était un danseur qui semblait ignorer la peur. A la cape surtout où il enroulait autour de lui comme une écharpe, la corne à un doigt des organes vitaux, un fauve encore ivre de sa puissance – puissance et énergie qu’il s’attachait à lui conserver le plus longtemps possible, écourtant systématiquement le tercio des piques, prolongeant au contraire avec une audace folle le ballet des banderilles. Il n’affrontait pas  le toro, il le sculptait. D’un animal noble il magnifiait la noblesse ; un incohérent, il l’organisait ; le fantasque trouvait le chemin de sa vérité ; du furieux sans principes il canalisait la fureur pour en faire de l’art. Qu’on aime la tauromachie ou qu’on la réprouve, il faut  d’abord concéder que c’est un art ; faute de quoi – je l’ai maintes fois éprouvé dans ces années-là –  tout dialogue socratique, le seul qui vaille (à tout moment réversible, bien entendu : nul ne saurait s’approprier Socrate) est impossible.

     J’ai dû conter tout cela – car c’est aussi un conte, une épopée, une chanson de geste –  à Barthélémy, lors de maint apéritif, repas de famille, escapade forestière… Don contre don, c’était à moi maintenant de l’initier, de lui faire partager l’indicible de mes enthousiasmes. Il y consentit presque aussitôt, en compagnie de son gendre et d’un de ses vieux copains, un ancien vacher espagnol ou aranais ou catalan ou gascon, qui s’exprimait sobrement (rarement, même) en un français mâtiné de toutes ces autres langues ;  Jean, Juan, Juanito, Jouanitou, comme on voulait l’appeler, se caractérisait par un demi-sourire indéfectible et une poigne d’acier. Lui n’avait jamais chassé l’ours ; mais pour la connaissance du bétail il ne craignait personne.

     Les amateurs passionnés, les aficionados, se divisent dit-on en deux sectes d’importance égale : les « toreristas » (qui regardent l’homme avant tout) et les « toristas » (qui jaugent, et au besoin admirent, la bête ; et sont, c’est selon, indulgents ou intransigeants ou impitoyables pour l’homme). En dépit de ce que je viens d’écrire sur Nimeno, j’étais d’emblée, et je suis toujours, des seconds. Il est bien entendu qu’un torero médiocre n’a aucun intérêt (c’est comme prêtre ou enseignant : sans vocation ça ne vaut rien) ; mais un bétail faiblard, mal armé, fuyant, ou exagérément docile, réduit à néant n’importe quelle corrida, fût-ce avec une vedette comme Cesar Rincon, le Colombien porté alors au pinacle (Mont-de-Marsan, été 1993). En pareil cas, les Madrilènes de Las Ventas déploient ostensiblement leur journal. Et tout est consommé. Oui, c’est la bête qui compte, et nous le savons depuis les temps de Lascaux et de la grotte Cosquer, l’homme se grandit face à une bête digne de lui – son semblable, son frère. Point n’était besoin de tous ces discours face à Barthélémy ; car sans phrases, tout cela il le savait déjà mieux que personne. Il n’avait pas vu Lascaux. Il aurait admiré ; je crois bien que rien ne l’aurait surpris. Il était de plain-pied avec l’animal, le sauvage qu’il avait chassé, le domestique dont il s’était nourri. L’homme était à sa place – mais pas supérieur. L’homme devait se montrer digne de ce qu’il affrontait. Et rien jamais n’était acquis. On avait toujours tout à prouver. C’était cette humilité, cette vraie grandeur que j’admirais en lui – que j’admire encore sans objet puisque cette espèce d’hommes est pratiquement éteinte, en Europe tout au moins.

    Plusieurs années de suite ce fut en somme un voyage rituel à la Pentecôte, le plus souvent le dimanche. Son gendre Guy et moi restions un peu en retrait à essayer de faire la part des choses ; mais Bartholo et son copain Juan n’avaient d’yeux que pour le toro. Il faut dire qu’à Vic on se faisait un point d’honneur de faire affaire avec les élevages les plus difficiles, venus souvent d’Estremadura ou du Portugal, juste de l’autre côté : toros souvent de grande taille, portant haut la tête, puissants, malins, imprévisibles, voire intoréables (c’était alors qu’on avait mordu le trait : un lot intoréable est aussi décevant  pour le public qu’un lot déliquescent, mais en plus dangereux pour tout le monde – toreros et peones, picadores et leurs chevaux malgré le caparaçon, organisateurs, photographes…jusqu’au public qu’ils pouvaient molester et davantage, en sautant dans les gradins). C’est ainsi que nous avons vu de grands toreros en difficulté ou même en danger mortel, coincés contre la talanquère et ne sachant comment s’en sortir, même bousculés ou volant en l’air comme des pantins, avant de reprendre le cours des choses avec la morgue intacte de qui a seulement glissé sur un crachat. Une année il y eut de surcroît un orage apocalyptique qui noya l’arène, plombant capes et muletas, rendant dangereux le moindre déplacement (de l’homme plus que du fauve, qui ne paraissait pas s’en émouvoir) – ciel déchiré d’éclairs dantesques, presque noir sinon, et le torero ruisselant continuant de citer la bête en l’invectivant comme une figure homérique, tous pataugeant dans la boue, le public noyé aussi et comme galvanisé  par l’électricité du ciel, criant, applaudissant et le Minotaure et son impavide mais encore improbable vainqueur. Moments inoubliables, dionysiaques et comme mythologiques. Il me semble que cette fois-là Bartholo n’y était pas – mais à l’évidence il aurait dû y être : c’était un jour pour lui. On croisait là des vedettes de télévision, des peintres de renom, des hommes politiques. Mais on ne s’en souciait pas, et lui moins encore : une bonne table nous attendait dans un bourg proche, aiguillettes de canard, magrets et confits, vins de buzet ou de madiran ; et on refaisait tous ensemble la corrida, avec aussi les amis plus jeunes qui nous avaient accompagnés. Souvent trois générations.

       Il semblait que nous étions immortels, tous. Mais non. Le 10 septembre 1989, en Arles, un toro de 549 kg de don Eduardo Miura Fernandez blessa si grièvement l’aérien Nimeno II que celui-ci, rétabli contre toute attente mais invalide du bras gauche, se donnera la mort deux ans plus tard. Le même élevage dont sortait déjà Islero qui avait tué Manolete à Linares le 28 août 1947. Ainsi passe la gloire du monde, et celle des belluaires n’est que poussière d’or dans le vent. Ils le savent tous. On devient torero parce qu’on a toujours su qu’on ne savait faire que ça, et parce que quelques instants dans une année, dans une vie, « la barbe pousse plus vite ». Les belles américaines, on y dort surtout et malaisément entre Jaén et Pamplona, entre Nîmes et Madrid. Quant aux femmes…

      Lui, le chaman chippewa, quand le sort en a décidé ainsi, a été emporté à l’ouest derrière les nuages rouges. Il ne s’est pas plaint. On dit que même blessé à mort il parcourt parfois des kilomètres, et puis qu’à bout de forces il étreint un arbre, qu’on le retrouve ainsi, debout.

      Le troisième prénom de mon fils est aussi celui du chaman, son aïeul maternel. Barthélémy.

Alain PRAUD
  

2 commentaires sur “Le Dernier Ours (3)

  1. Quelques précisions et amendements :

    1 – Celui qui était né le jour de sa fête, c’était mon grand-père Louis, autre héros que j’évoquerai forcément un jour, ne serait-ce que pour rendre hommage à sa génération, celle de Verdun. Le chaman, lui, était de novembre. Mais je ne pouvais que les associer dans mon souvenir, même s’ils ne se sont pas connus.
    2 – Barthélémy, mort en janvier 1988, n’a pas pu assister à la corrida apocalyptique que j’évoque à la fin. Il doit s’agir de la Pentecôte 1994, et de la dernière corrida à laquelle j’aie assisté (j’allais écrire : participé) ; en compagnie d’une jeune femme qui n’aimait guère la fiesta brava et qui sortit bouleversée de cette orgie cosmique.
    3 – Barthélémy face à l’ours a bien prononcé la phrase que je cite ; mais non dans ces circonstances précises. C’était de nuit, à l’estive ; comme ses brebis montraient tous les signes d’un stress intense, il est sorti et a fait fuir le fauve en l’invectivant sous le coup de la peur. Laquelle a persisté des jours durant.

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