Le Dernier Ours (1)

     Il  s’appelait Barthélémy. Ses copains, dont aucun n’avait lu Beaumarchais, l’appelaient Bartholo.
     Sa fête, qui était aussi son anniversaire, tombait donc le 24 août, veille de la saint Louis comme on sait. Il n’a jamais su que c’était une date sanglante de l’histoire de France. Ce qui ne lui aurait fait ni chaud ni froid parce que le sang était pour lui un liquide comme un autre, comme le vin, le café, le rhum. Chaque année il saignait le cochon, les corridas il n’avait rien contre, et quand un bout de ferraille lui avait tranché une artère il avait arrêté le jet en obturant ça avec son pouce en attendant le médecin sans en faire une histoire. Une lame de tronçonneuse qui dérape c’est de toute façon moins grave que l’arbre qui lui ne te laisse aucune chance si tu as mal calculé le coup. Mais un homme capable de peler des lapins, d’égorger des agneaux, d’éviscérer sur place le gros gibier, m’ayant vu à la Noël jeter vivantes dans un faitout bouillonnant deux énormes langoustes, en était encore tout retourné – ou affectait de l’être – devant la tablée familiale : « Tu aurais vu ça quand il a  jeté  ces types ! » Et bien sûr il n’y a pas touché, aux langoustes. Mais ça ne prouvait rien. Comme ces pêcheurs (Bergounioux par exemple) qui ont le poisson en horreur, il ne goûtait pas au succulent civet de sanglier, sa part de la battue, que son épouse mitonnait. Mais il devait être seul de son village à manger des huîtres.

     Quand je l’ai connu nous étions aussi dissemblables qu’il est possible. Je n’avais pour moi que d’être du même âge  que son fils le benjamin et d’être coco moi aussi – comme le fils ; lui se contentait de voter rouge depuis la Libération. Sinon j’étais un Huron à ses yeux, avec mes diplômes, mes mains blanches et mon coupé sport de marque allemande. Lui avait des battoirs de bûcheron et d’égorgeur, le certificat d’études conquis de haute lutte, et pour tout engin à moteur un antique Vespa qu’il démarrait souvent à coups de pied. Quand j’allumais mes blondes étrangères avec des briquets sophistiqués – un solaire à miroir, même, qui n’a pas fait long feu – lui se brûlait le nez et son mégot de gris perpétuellement accroché à la lèvre avec un truc qui empestait l’essence. Et tout à l’avenant.

     L’initiation se fit en plusieurs temps. Sous prétexte de se faire véhiculer dans mon coupé d’où il peinait à s’extraire, il me conduisit à  un improbable rendez-vous, une grange au beau milieu d’un pré où des copains l’attendaient pour griller des côtelettes et de la saucisse, à cinq heures de l’après-midi, sans le moindre légume mais avec force verres de vin . Il faut croire que j’y fis bonne figure (au retour mes vêtements empestaient la vache et la fumée), parce que dès que l’occasion se présenta il me suggéra, par toutes sortes d’approches diplomatiques qu’il serait vain de détailler ici ( c’était aussi complexe que venant d’un chef de tribu amazonienne, ou de l’entourage du Fils du Ciel ) de l’ accompagner au marché aux bestiaux de St Bertrand- de- Comminges. Là, plus rien que vaches, taureaux et maquignons en blouse, le crayon sur l’oreille, qui lui tapaient sur le ventre et l’interpellaient en gascon. Aux regards obliques décochés à l’Algonquin il répondait : C’est mon chauffeur. Et cela me convenait parfaitement. Une heure plus tard (11h) , comme les autres après deux ou trois anis doubles je contais fleurette aux juvéniles mais rustiques beautés qui nous servaient à table. Et le retour fut un peu difficile.

      Ensuite les arbres. Ils  étaient mes amis depuis l’enfance – amis dangereux quand on s’y isolait sur quatre planches à six mètres du sol ; amis libertaires que l’on caressait, des vivants comme nous et à qui même on parlait, en leur idiome ou peu s’en faut –  il m’arrive encore de flatter de la paume un banyan, un cocotier, un tamarin ; et dans ma montagne d’avant je m’étais pris d’amitié pour un hêtre en boule, individu d’exception que je faisais un détour pour saluer quand mes promenades m’amenaient dans son canton. Barthélémy m’aurait cru fou à lier si je m’étais risqué à de telles confidences :  un arbre pour lui c’était de l’ombre éventuellement, du bois de chauffage toujours. Il m’avait déjà aidé à exploiter une coupe affouagère, conseillant les tronçonneurs, évaluant d’un oeil sûr le danger de tel arbre tordu ou mal planté, aidant à rouler les billots et à les charger sur le camion. Mais cette fois c’était une affaire entre lui et moi, seuls : trois ou quatre grumes à tronçonner et refendre – pas à la fendeuse mais au merlin. La clairière au pied des pistes de ski fumait sous les premiers rayons, semée de granges devenues pour la plupart résidences secondaires ; et la rosée rendait glissant le pelage lisse des hêtres couchés, ébranchés. Prudence avec la tronçonneuse, avec les billots même qui pouvaient rouler. Au merlin je n’étais pas trop maladroit ; il appréciait sans rien dire. Avant de siffler la pause de dix heures : jambon, saucisson, ricard (espagnol) – là non plus je n’étais pas maladroit, et c’était à ses yeux aussi important que le bûcheronnage.
     Et un beau samedi de janvier ce fut la Fête du cochon  – la fête pour tout le monde, sauf pour lui, on le devine. Là, tout de même, comme je n’avais encore jamais participé à l’assassinat d’aucun animal domestique, je trouvai pour me défiler un subterfuge qui me semblait élégant (qui fut en tout cas reçu comme tel) : sous prétexte de reportage ethnographique, posté avec mon Nikon à une fenêtre de l’étage, je mitraillai en plongée, une heure durant, les stations de ce chemin de croix – le cochon finissant en effet crucifié sur une claie dressée contre un mur, épilé à la lampe à souder, éviscéré avec le plus grand soin, sa tête rose et comme souriante posée près de lui sur une table de bois blanc, en compagnie des instruments de la Passion, lames méticuleusement affûtées, du canif au coutelas sans compter les tranchoirs. Ces opérations délicates, quasi chirurgicales, c’était la tâche de Bartholo. Le repas du soir était la vraie fête, à grandes tablées comme dans un tableau de Breughel, à déguster la cochonnaille fraîche arrosée de force rasades de Fronton ou Corbières (pour plus de commodité, un casier de douze bouteilles – soit une au moins par personne – avait été placé sous la table des hommes : il n’y avait qu’à se baisser pour escamoter le vide et lui substituer du plein).  Mais le maître de maison avait encore, me concernant, un dernier dessein, une dernière invitation diplomatique à formuler. Quelques jours plus tard, sur le coup de midi nous étions attablés tous les deux, sans témoins, devant l’âtre qui crépitait, à déguster dans un silence recueilli les deux oreilles du cochon, une pour chacun, en vinaigrette. Son morceau préféré, que d’ordinaire il consommait en solitaire comme un curé de campagne.  C’était pour l’essentiel du cartilage fade malgré la vinaigrette et la persillade ; mais je mesurais l’honneur qui m’était fait.
     Il n’y eut pas d’autre étape . J’étais initié.
     Il n’essaya jamais de m’amener avec lui à la chasse. D’abord parce qu’il n’y allait plus guère ; et puis c’étaient des battues au sanglier (singularis porcus) où il convenait pour l’essentiel de rester des heures à son poste par un froid pénétrant (on se « réchauffait » au rhum). Rien d’exaltant, et cette sentence définitive : « même le marcassin, tu ne m’en feras pas manger ».  Longtemps auparavant, il avait participé à des battues à l’ours  dévoreur de brebis ; mais à la différence d’autres chasseurs il n’avait pas non plus goûté de cette viande-là. Peut-être aussi qu’on ne mange pas ses frères.

(à suivre)     

Alain PRAUD

Un commentaire sur “Le Dernier Ours (1)

  1. De grands moments vivifiants, peut-être au fond, plus importants que des promotions notifiées, des diplômes reçus, honneurs qui ont flatté nos egos conditionnés.

    La pureté que l’on recherche n’est-elle pas dans l’odeur des feux sauvages, des herbes écrasées, du repas pris dans la fraicheur des alpages, un verre de rouge, saturé de tanins et vidé d’un trait, au vent coupant comme les arêtes bleues du paysage
    qui t’entourait ?

    J’attends la suite : ne pas avoir vu l’ours n’est pas important. l’essentiel est de faire croire le contraire. Nous n’avons souvent de vie qu’en trompe-l’œil.

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