Perles noires (Michel Praud)

          Aux yeux de la plupart des baby-boomers  – nostalgiques, forcément nostalgiques – , les années 60 et 70 de l’autre siècle furent un Eden dionysiaque où le romantisme politique se conjuguait à la libération des moeurs (juste après la pilule, juste avant le sida). Sauf que  c’est comme la Belle Epoque : pas pour tout le monde. Une poignée de nouvelles décapantes de Michel Praud ( La mauvaise saison ,  Edilivre.com ) vient opportunément nous le rappeler.  Beaucoup d’étudiants, certes, au point que surgissaient en catastrophe, de la boue des champs et des villes, facs nouvelles et cités universitaires ;  mais aussi et surtout ouvriers, paysans, soldats. Beaucoup de soldats, appelés ou d’active. L’auteur fut l’un d’eux, comme le narrateur de la nouvelle éponyme du recueil. Jeté dans un milieu délétère et débilitant de machos alcooliques et racistes, surtout à l’échelon des sous-officiers qui venaient de perdre deux guerres au moins et se vengeaient sur la bleusaille.

                                                   Mon triste coeur bave à la poupe
                                                   Mon coeur couleur de caporal
                                                    Ils y lancent des jets de soupe…

On ne s’étonne donc pas que dès le récit liminaire un de ces néfastes se fasse liquider par un camion (les camions semblent jouer dans ce livre le rôle des Erynnies). Mais au vrai c’est le dehors entier qui est dangereux : l’Océan noie le nageur, le canal avale les amants, la vaste province est restée sauvage à plus d’un titre… On replonge rudement dans ce passé qu’on croyait si proche et familier et rassurant comme l’enfance : chemins déserts où crépite la chevrotine, stations-service paumées sorties d’un tableau de Hopper (ou pire, d’un film d’Hitchcock), gares où rouillent les dernières loco vapeur sur des voies de garage  entre lesquelles l’herbe repousse. En ce temps-là on prenait souvent le train – rarement express, plutôt  des michelines poussives qui sentaient le tabac froid. Ici les trains mènent aux enfers où à la liberté, ça dépend dans quel sens on les prend. Ne pas se tromper de sens, ni de route ni de rue, ou on se retrouve dans la peau d’un personnage de Kafka, anti-héros ou mieux non-héros, acteur tragique d’une pièce qu’on ne comprend pas vraiment parce qu’on a confondu deux adresses et qu’en plus on est arrivé en retard. Et que ce n’était pas le jour. Neuvième perle noire de ce collier de dix, « La montagne violette » est exemplaire : de phrase en phrase le piège se referme inexorablement, comme à la fin de Catherine, le premier roman de Bergounioux (1984, déjà). Tout le familier est devenu étrange, et tout l’étrange, hostile. Alors il est trop tard.

     Il y a bien, ici et là – « par récréation » comme dirait Flaubert –  des ruisseaux, des plages, des chats, des fleurs, des femmes désirables. Du soleil aussi. Parce qu’il faisait beau à Teruel où on s’étripait, comme en cet été 1944  quand la RAF mitraillait les gares. Et puis il fera meilleur demain. Et l’enfance a été belle. Enfin, par moments.

Michel PRAUD  :  La mauvaise saison et autres nouvelles.  Juin 2010, EDILIVRE.com

Alain PRAUD

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s