Au pays de Papouasie, 4 : Verlaine, Pierrot

                                       PIERROT

Ce n’est plus le rêveur lunaire du vieil air
Qui riait aux aïeux dans les dessus de porte ;
Sa gaîté, comme sa chandelle, hélas ! est morte,
Et son spectre aujourd’hui nous hante, mince et clair.

Et voici que parmi l’effroi d’un long éclair
Sa pâle blouse a l’air, au vent froid qui l’emporte,
D’un linceul, et sa bouche est béante, de sorte
Qu’il semble hurler sous les morsures du ver.

Avec le bruit d’un vol d’oiseaux de nuit qui passe,
Ses manches blanches font vaguement par l’espace
Des signes fous auxquels personne ne répond.

Ses yeux sont deux grands trous où rampe du phosphore
Et la farine rend plus effroyable encore
Sa face exsangue au nez pointu de moribond.

              Finalement intégré au recueil Jadis et naguère  (Vanier, achevé d’imprimer du 30 novembre 1884), ce poème avait paru dès 1882 dans la revue Paris moderne, où il était daté de 1868 – soit de l’époque des Fêtes galantes, deuxième recueil du jeune Paul Verlaine. Pierrot et les personnages de la commedia dell’arte ont été traités à maintes reprises par Verlaine et ses contemporains, encore connus de nos jours quoique peu fréquentés comme Théophile Gautier, la plupart tombés dans l’oubli comme l’estimable Léon Valade (1841-1884) à qui ce poème est dédié et qui figure près de Rimbaud dans Le coin de table  de Fantin-Latour. Oublié comme Albert Mérat, Laurent Tailhade, Catulle Mendès… ou même Germain Nouveau, l’éphémère compagnon de bohème de Rimbaud à Londres en 1874. Cette dilection témoigne de la nostalgie d’un XVIIIe siècle phantasmé, à la fois élégant et décadent, mais aussi de la hantise du présent et de l’avenir, tant l’accent est mis sur le fugitif, l’impermanent, l’évanescent. Ces personnages sont aussi des  symboles dont on peut jouer pour fuir le réel/ aller au-delà. Mais il y a davantage ici, et le poème laisse un sentiment de profond malaise lié à la personnalité tourmentée de Verlaine.

Les métamorphoses de la tradition

     La forme du poème est d’un classicisme affiché : sonnet régulier à 5 rimes, embrassées dans les quatrains, et les mêmes dans les deux quatrains ; alternance de rimes masculines et féminines, suffisantes à riches ( « répond »/ »moribond » s’entend comme « riche », quoique « pauvre » en toute rigueur). Une forme en harmonie avec un thème très traditionnel, au-delà de la comédie italienne : Pierrot ou Gilles est plus connu que les autres, Arlequin compris.
     Tout le poème peut ainsi s’entendre comme une paraphrase à peine cryptée de la célèbre  comptine  (le « vieil air ») :  « clair/éclair » ,  « lunaire », « nuit » ,
                                                 « riait/gaîté »  (mon ami…)
                                                 « vol d’oiseaux »/ « signes fous »  (plume, écrire)
                                                 « sa chandelle…est morte
                                                 « effroi »/ »vent froid »/ »phosphore »  (plus de feu)
Un absent, et de taille : « l’amour de Dieu »…
     Les signes de la comptine sont « parmi » le poème (cet usage hétérodoxe est comme une signature des Symbolistes, reprise à dessein par Mallarmé dans son « Tombeau de Verlaine » :  il est caché parmi l’herbe, Verlaine ), autrement dit épars, disséminés. Corps morcelé, corps absent, Pierrot y est symboliquement démembré.

     Mais il y a plus, bien sûr, comme en témoigne la fracture entre les v. 4 et 5. Il y a bien un avant, et un après. Une catastrophe a eu lieu. Pierrot est mort ? Oui, car il n’est plus de saison, l’innocence (?) s’est perdue, le monde moderne est impitoyable… Ressassement un peu niais auquel Verlaine, à la différence de Rimbaud, succombe parfois. Mais ce n’est pas si simple : ce thème surtout décoratif (« dessus de porte ») nous parle aujourd’hui (v. 4).  Ce « spectre » qui gémit est le héros d’un poème en noir et blanc (très nombreux signes : pas de place pour la couleur) caractérisé sur le plan sonore par une impressionnante saturation en voyelles ouvertes, graves, nasales : chandelle/ hante/ béante /manches blanches/ vaguement/ grands (trous)/rampe/ exsangue/répond/moribond : 11 en 14 vers, très au-delà d’une probabilité « normale ».
     Enfin, on est frappé par le crescendo dans l’horreur macabre, expressionniste ou baudelairienne si l’on veut, mais qui annonce les tableaux d’un Ensor ; crescendo clairement souligné (« l’effroi »… »plus    effroyable encore ») au prix d’une redondance, donc d’une déperdition d’information. D’où le malaise du lecteur (on peut même juger le poème imparfait). Verlaine n’en a cure, à l’évidence.

Le poète aux enfers

           Tout s’éclaire en apparence si l’on pose que Pierrot et Verlaine ne font qu’un ;  mais c’est encore trop simple, car Pierrot « nous hante », ce qui est prendre à témoin toute une génération, et au-delà. De toute façon il s’agit de l’homme, de l’humain, de son tourment.
       Tout allait bien avant : mais quand ?  Au pays des Vieux : « aïeux »,  » rêveur lunaire », « vieil air »(vieillard). « Dessus de porte » est désuet, et la chandelle morte est métaphore rebattue de l’impuissance (cf. le symbolisme sexuel bien connu de la comptine). Gaîté d’avant, tranquille gâtisme ?
     Donc, rien ne va plus (v.5). Thème permanent chez Verlaine, écho ici de sa célèbre « Chanson d’automne » de 1866 (« Au vent mauvais / Qui m’emporte »(…) « Pareil à la/ Feuille morte ») : l’angoisse du vent mauvais est celle du Mal, ce tourbillon qui emporte l’être moral comme un fétu (v. 6,9,10). Atmosphère de sorcellerie, cauchemar peuplé de morts-vivants, cette imagerie est certes à la mode en 1882 (mais pas du tout en 1868), n’empêche qu’elle est révélatrice d’une fêlure terrible : le poète se voit mort (pas demain : déjà) mais impuissant à mourir, comme dans un cauchemar où l’on voudrait crier, en vain – peut-être aussi une pensée pour les derniers jours (1867) de Baudelaire frappé d’aphasie ?  Impuissance à écrire, à communiquer (v. 10-11, mais aussi v. 8 : « les morsures du vers ») , qui se double d’une hantise constante de l’Enfer (« phosphore », et la torture du vers 8 ). Ainsi le masque lunaire, encore élégant, du début renvoie finalement à la « farine » du pitre  (thème présent aussi chez le Mallarmé des années 1860 : « Le pitre châtié ») , comme le spectre « mince et clair » (lucide) finit en un terrible « nez pointu ». On voit déjà l’os.

     Et voilà comment on assiste au détournement d’un thème enfantin, rassurant, pour un autoportrait insoutenable de souffrance. Verlaine est une Ame du Purgatoire, un mort qui ne peut pas mourir, un torturé qu’on ne peut délivrer, un moribond qui « semble hurler » et à qui « personne ne répond ».  Coupé des hommes, et de Dieu absent, par une insondable culpabilité, une terrible non-maîtrise, une inutilité d’être.   Paul Verlaine, pauvre Lélian. Une fois pour toutes, encore.   

Alain PRAUD

Un commentaire sur “Au pays de Papouasie, 4 : Verlaine, Pierrot

  1. Un air ancien
    ——————-

    Pierrot chante un air
    Que la brise emporte ;
    Une lune morte
    Noircit le ciel clair.

    Du feu d’un éclair,
    La lumière forte
    Point ne réconforte
    Son regard amer.

    Une nuit se passe ;
    Bien sombre est l’espace
    Auprès du vieux pont.

    Un dragon dévore
    La lune en phosphore
    Sans trouver ça bon.

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