Bolcho sinon rien ( 1 )

      On disait : le Parti.

      Se pouvait-il qu’il y en eût d’autres ? Ailleurs c’était : ligues, coteries, groupes d’intérêts, factions. Ou pis encore : fractions. 
      J’ai conservé ma carte du Parti, la dernière : N° 461761. Fédération : 31 (Toulouse). Section : Bagnères-de-Luchon. Cellule : Joseph Gabas. Signatures de gauche à droite : Le Secrétaire de cellule (illisible – ce n’était plus moi, j’avais passé la main) ; L’Adhérent (moi) ; Le Secrétaire Général du Parti : G. Marchais (signature appliquée, lisible. Rien à en dire. Ne suis pas graphologue). Sur le volet des cotisations ily a 3 timbres à 60 f, janvier-février-mars 1983. 60f, c’est beaucoup alors : j’étais professeur agrégé, donc riche.
     Non seulement j’ai conservé cette carte, mais je l’ai collée dans l’album « papa » destiné à mes enfants, dont aucun n’a connu cette époque : la benjamine n’a que 7 ans.  Elle voisine avec ma carte du Club Alpin Français de l’année 1975. Au-dessus , un cliché où je figure avec deux autres au sommet du pic d’Aneto, juillet 1980. Au-dessus de la carte du Parti, un autre cliché me représente juché sur mon signe astral à l’observatoire moghol de Jaipur , Rajasthan (août 1979). Comme on voit, tout cela est bien loin. Je vais parler d’un parti qui n’existe plus.     On disait : les camarades ; ou plus simplement : les copains (pouvait-on avoir des copains qui ne fussent pas camarades ? difficilement, car alors on n’était pas un bon recruteur). De là ce genre de phrase, étrange pour un non initié : « Untel, tu vois qui c’est ? eh bien figure-toi que c’est un copain ! » On disait : le camarade Marchais. Le reste du monde  autour de nous, c’était  « les non-communistes », comme les militaires disent « les civils », catégorie brumeuse à convaincre, de laquelle émergeaient les sympathisants-électeurs, qui souvent nous achetaient l’Huma-Dimanche (au porte à porte, sur les marchés, au coin des rues où on se gelait, régulièrement photographiés par la police). Mais quand on était vraiment entre soi, détendus, on disait : les bolchos.  On était fiers d’être bolchos, comme Lenine en somme – de Staline on parlait le moins possible.
     En dehors de nous, comme militants, il y avait ceux de droite , les fachos – qu’on ne voyait jamais nulle part, sauf à Assas ou Dauphine ;  les socialos nos alliés récents dont il fallait se méfier, capables de tous les retournements puisque marqués du péché originel d’ opportunisme ( « Les socialistes… » me disait le grand-père de ma femme, vieux paysan sympathisant de la première heure, « …comment je vous dirais ? C’est un secteur un peu embourgeoisé » ) ;  et surtout, quand on était étudiant, les malfaisantes phalanges des trotscards et autres maos, traîtres authentiques ceux-là, alliés objectifs de la bourgeoisie…
     A l’ENS de Saint-Cloud, parmi les nombreux grafitti de l’ascenseur de la résidence, il y en avait un, somme toute classique, « A bas le PCF »- mais où, d’une encre différente, quelqu’un avait mis le « C » entre guillemets, pour bien rappeler que ces révisos  se souciaient de la Révolution comme d’une guigne ;  et plus tard un facétieux en avait mis aussi à l' »F »…car après tout, ces moscoutaires… Signé facho ? Ou peut-être quelque  Tala énervé (un catho, de ceux qui vont tala messe) ? Nul n’a jamais su.  Un vrai plaisantin a fini par guillemeter, ou guillemettre, également le « P »… Et pourtant – pouvait-on imaginer un parti plus Parti, plus organisé, hiérarchique, centralisé que celui-là, qui se vantait de l’efficacité de son centralisme démocratique ?  Ainsi ce qui venait d’en bas devait toujours être approuvé d’en haut ; les idées bien sûr (tous les concepts, changements de ligne, interprétations de la ligne, étaient soufflés par les dirigeants, à travers une hiérarchie habile et bien formée qui savait persuader « la base » qu’elle en était à l’origine), mais aussi et surtout les promotions de militants, par un jeu savant de cooptations maquillées en élections.

     Ici, peut-être convient-il de rappeler sommairement l’organigramme d’un parti qui à l’époque de mon adhésion (1973) affichait pas moins de 700 000 adhérents (sans doute en réalité deux fois moins –  une armée, tout de même) et se flattait de rassembler 20% de l’électorat (cela, c’était vrai ;  mais ça n’a pas duré).  Directement issus de la base militante, ceux que j’appellerai cadres de niveau 1, les secrétaires de cellules, 60 000 disait-on ; puis le niveau 2, secrétaires de sections, territoriales ou d’entreprises (Renault- Billancourt avait sa section, d’autant plus puissante que la CGT, syndicat majoritaire, comptait beaucoup de communistes ; le secrétaire général de la CGT siégeait au Bureau Politique du Parti) ; puis le niveau 3 des secrétariats fédéraux (la Fédé) ; le niveau 4 , le Comité Central (ou CC) ; enfin le niveau 5 ou BP, le Bureau Politique, coeur nucléaire de la machine, qui cooptait le secrétariat du Parti. Tous les deux ans à peu près , le Congrès adoptait un long rapport définissant la ligne politique, et dont une première mouture (finalement à peine amendée) avait été longuement discutée à tous les échelons ; il « élisait » également le Secrétaire Général, seul candidat pour ne pas faire désordre comme chez les socialos avec leurs exécrables « courants ». Je ne me souviens que des XXIe et XXIIe Congrès, j’ai oublié les autres. Quant au Secrétaire Général, je n’en ai connu qu’un en dix ans, Georges Marchais, sur qui je reviendrai plus longuement. Le XXIIe Congrès avait eu je crois un petit succès médiatique grâce à un paragraphe stigmatisant la pornographie, perversion bourgeoise dont heureusement la classe ouvrière n’avait que faire…

     A 13-14 ans, si je n’étais plus vraiment « Tala », commençant sérieusement à me sevrer de l’opium du peuple, j’avais encore cette réputation aux yeux de mes camarades de collège, souvent issus de la classe ouvrière, et à ce titre bouffe-curés comme pas deux. Un en particulier, partenaire régulier de baby-foot/flipper, plus tard de billard, un copain quoi, me pressait de le rejoindre à la Jeunesse Communiste, où disait-il on s’amusait autrement que chez mes curetons. D’abord c’était mixte, et, insistait-il avec force détails (car il avait vu le loup, ou du moins son pelage), le lieu idéal où faire son éducation, dès lors qu’on avait un peu de tempérament (on se doute qu’il ne s’exprimait pas dans ce style empesé)…Curieusement – car bien sûr, dans les réunions du Parti, on ne parlait pas de ça –  j’ai entendu semblables édifiants récits des années plus tard, à St Cloud, où mon cothurne et regretté ami (François S., disparu depuis) était déjà communiste et abonné à l’Huma (qui nous était glissée sous la porte chaque matin) ; il avait passé, lui, des étés de son adolescence dans des camps de jeunesse en Allemagne de l’est (DDR) – certes le bronzage n’était pas garanti, mais pour le reste… Ce cocktail de pudibonderie officielle et de libertinage de fait mériterait à lui seul un article ;  du reste François, quoique scientifique (chimie ? biologie ? j’ai oublié, il n’en parlait jamais) avait entrepris de lire toute la littérature française de la seconde moitié du XVIIIe siècle ; à commencer , naturellement, par Sade, autour de qui nous dissertions des nuits entières, au grand dam de notre autre cothurne, philosophe lui et communiste aussi mais de stricte obédience. Ce n’est sans doute pas lui, mais plutôt François qui m’a poussé à l’adhésion, tant il donnait l’exemple d’une pensée demeurée légère, libre, dansante aurait dit notre cher Nietzsche (il était presque aussi nietzschéen que moi) ; et presque chaque soir nous prenions le train pour Paris tout proche, on allait voir le dernier Bergman, Pasolini, Kurosawa, Mocky, ou Easy Rider, qu’importe ? Discussions interminables ensuite dans les bistrots du Quartier latin, et retour à pas d’heure, par quel moyen , en stop, même à pied pourquoi non, capables de tout, ouverts à tout, indifférents à rien. On était comme Montaigne et La Boétie sauf que sans cesse on échangeait les rôles.  Certes c’est toujours beau d’avoir vingt ans. Mais là, vraiment… C’était nous, comme dira plus tard Pierre Bergounioux, notre ami commun alors et le mien toujours, communiste lui aussi à quatre thurnes de la nôtre (communiste toujours je crois bien).

     J’ai adhéré au Parti, avec Kiss ma femme d’alors, début 1973, cellule Grandel, celle de notre quartier de Boulogne-Billancourt, près du pont de Sèvres et à une portée de flèche des usines Renault, dont les fonderies noircissaient nos fenêtres. Un quartier mixte, mi-prolo mi-bourgeois en ce temps-là, d’ailleurs la cellule comptait plus de cadres que d’ouvriers, par exemple Adamand, médecin dont les ancêtres Cathares avaient fui jusqu’en Grèce la répression des rois de France ;  Hikmet, qui écrivait des poèmes (en turc) pour célébrer la signature du Programme Commun de la gauche ; et surtout Ezra et Lydia, juifs égyptiens qui avaient fui,eux, les prisons de Nasser – Lydia avait même accouché en prison d’un fils  que je connaissais déjà, normalien comme moi mais en maths et de la promo68 (moi, 69). Grands esprits, chaleureux, vrais humanistes, les bras toujours ouverts comme on est tout autour de la Méditerranée, juifs, arabes, Grecs, Turcs, Italiens, Catalans, athées et cathos, les cocos et les autres. Le Parti de la grande époque avait su attirer et un temps conserver une bonne part de ce que la France comptait de cadres, d’intellectuels, d’artistes, de poètes, de philosophes, de savants, Eluard et Aragon, Picasso et Joliot-Curie, Balibar et Althusser ; et à St Cloud certains de nos maîtres parmi les plus admirés « avaient la carte », Barbéris, Goldzink… Comment échapper à l’attraction d’une planète aussi massive ? On l’a assez dit, une religion c’est une secte qui a réussi.  Et le Parti qui avait commencé en 1920 comme une secte (littéralement) était, 50 ans après, une religion triomphante, arrogante même (Marchais à la télé). On était jeunes, cette force rayonnante nous séduisait. Alors en plus, Ezra et Lydia…
     Je ne sais plus si c’est Ezra qui l’a proposé. Toujours est-il qu’en mai j’étais secrétaire de la cellule Grandel. Un an plus tard j’allais être coopté au Comité de Ville de Boulogne, le pendant « civil » de la section Renault-Billancourt. Ascension fulgurante. Une grande carrière politique s’annonçait-elle ? Eh bien, pas du tout.

(à suivre)

Alain PRAUD

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