Tao Yuan Ming : Etat d’ivresse , 5

Je me suis fait un cabanon sur la terre des hommes
Mais nul piaffant équipage qui en impose
On s’enquiert  Comment cela se peut-il
A coeur distant, contrée retirée

Au pied de la haie d’est cueillant des chrysanthèmes
Serein comme les monts qu’on voit au sud
Ces monts le soir envoient un souffle faste
Retour d’oiseaux en formation serrée
Le sens profond de tout cela
Je voudrais le dire  les mots me manquent

(nouvelle traduction : A.PRAUD ,  juillet 2010)

Notes sur la traduction :

*v.1, jie lù= mot à mot « tresser une hutte » (tout abri de végétaux entrelacés)
*v.2 : « mais pas de char-cheval autour de quoi on crie/s’exclame »
*v.4 : »quand le coeur s’est retiré (yuan= lieu éloigné servant de pavillon de chasse), d’elle-même/naturellement la terre est lointaine »
*v.7 : shan qi ri xi jia : montagne(s)/souffle-vapeur/chaque jour/soir/beau-excellent… Souvent traduit « air, brume, brouillard, vapeur », qi est le « souffle-énergie », concept essentiel de la pensée chinoise . On pourrait presque l’appeler « âme », sauf qu’il ne procède ni de la matière ni de l’esprit : rayonnement incréé qui baigne l’Univers, l’oriente, lui donne sens.

     Ce poème d’inspiration philosophique, quelque part entre Héraclite et Pascal, mais décisivement  ailleurs, nous rappelle que l’ivresse dont il est question n’est pas celle du vin ; plutôt ce qu’évoque Nietzsche dans Le Crépuscule des idoles  (« Flâneries inactuelles ») :
     « Pour  qu’il y ait de l’art, pour qu’il y ait une action ou une contemplation esthétique quelconque, une condition physiologique préliminaire est indispensable : l’ivresse . Il faut d’abord que l’ivresse ait haussé l’irritabilité de toute la machine : autrement l’art est impossible. »

      Le titre littéral de la série est certes « En buvant du vin, 20 poèmes » – ce vin que Baudelaire mettait sur le même plan que la poésie et la vertu, proclamant « Il faut être toujours ivre ». Justement c’est de poésie qu’il s’agit ici, et aussi de vertu : celle du lettré chez qui, en Chine, la connivence forcée avec le Pouvoir, ses compromissions et ses retournements, s’accompagne de la nécessité périodique du retrait, de l’exil volontaire, souvent un retour au village natal. Le lettré alors rafistole une cabane, troque l’habit de soie et de brocart contre le sarrau du paysan, taille ses arbres, cultive les simples, et la nuit sort pisser sous la lune. Tao Yuan Ming donne l’exemple, et les poètes des siècles suivants lui emboîtent le pas, au point que ce retrait en « un lieu écarté/ Où d’être homme d’honneur on ait la liberté », comme dira l’Alceste de Molière, finit par devenir un topos de la condition poétique. Et pas seulement en Chine…

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