Nous voulons de l’adrénaline et des surprises ( Inactuelles , 6 )

      Curieux comme ces dernières années ce qu’il est convenu d’appeler la communauté éducative se penche sur « sa jeunesse » –  ses élèves/enfants.  Pierre de touche : le bac. Et cette question, qu’il faut croire tout à la fois attendrie et anxieuse :  comment vous sentez-vous ? Etes-vous heureux ? Que voulez-vous de plus ?… Oui c’est une seule et même question : êtes-vous pleinement de ce monde et en ce monde, et avec nous vos ainés/ parents ?
     Donc cette année, l’épreuve anticipée de français  en Première, et le sujet de Première- séries générales (l’élite, quoi) : ça traite de l’utopie, autrement dit de ce postulat de l’impossible qui, tel une boussole, sert de guide à l’aménagement du possible- révolutionnaire pour peu que les conditions objectives soient réunies. On proposait diverses figures de l’utopie, dont une page du Télémaque de Fénelon où est évoquée la Bétique, contrée imaginaire et prétendument idyllique :

       « Ce pays semble avoir conservé les délices de l »âge d’or. Les hivers y sont tièdes, et les rigoureux aquilons n’y soufflent jamais. L’ardeur de l’été y est toujours tempérée parv des zéphirs rafraîchissants, qui viennent adoucir l’air vers le milieu du jour.  Ainsi toute l’année n’est qu’un heureux hymen du printemps et de l’automne, qui semblent se donner la main… »

    C’est beau comme l’antique, on dirait l’île de la Réunion. Le revers n’est pas loin,  car la Bétique est peuplée exclusivement de laboureurs et de pasteurs, ignore la monnaie, le commerce, l’industrie et quasiment l’artisanat, et se répand en diatribes contre ce monde corrompu (le nôtre) vautré dans le luxe et toutes sortes de superfluités, meubles, bijoux, instruments de musique, lecteurs MP3, et quoi encore ?
     Outre le commentaire de ce texte, étaient proposés une dissertation (délaissée, en voie d’extinction) et ce qu’on appelle « écrit d’invention », ainsi libellé :
     Vous avez séjourné en Bétique. Déçu, vous décidez de partir. Ecrivez le discours d’adieu que vous prononcez devant les habitants.

    Ici, deux remarques : 1- Cet exercice de rhétorique n’a guère varié en trois siècles, vu qu’il a été imposé en des termes voisins à Voltaire, Chateaubriand, Rimbaud, Jaurès, Sartre, Annie Ernaux… 2- la langue, elle, a davantage changé en 50 ans qu’auparavant en trois siècles. Pour un jeune de 2010, « déçu » signifie « écoeuré », quand en revanche « dégoûté » veut dire « déçu ». Il aurait donc fallu libeller : « Dégoûté, vous décidez de partir. » ( Pour les yeux les moins chastes, rappelons que jusqu’en 1970 environ « polluer » et « pollution » avaient un tout autre sens que dorénavant. Ainsi Stendhal rapporte dans son Journal cette anecdote piquante d’un ami qui, lors d’un dîner en ville, s’étant risqué sur sa voisine de table à certains attouchements, eut la surprise « que son habit fut mouillé jusqu’au coude, il fut obligé de rentrer sa manchette toute polluée ». Déjà chez Sade, polluer son prochain ne relève pas de l’environnement mais de l’Eros)

     Et nos jouvenceaux de s’écrier en choeur : « Il n’y a aucun mal à vouloir s’enrichir ! » en lointains émules de Guizot. Ou plus brutalement, en substance : s’ils ne savent que faire de leur or, qu’ils nous le donnent, nous en ferons bon usage… Mais il faut citer exactement le jeune auteur qui m’a soufflé le titre de cet article :

     « Il n’y a pas de place ici pour les gens qui Vivent avec un grand V. C’est à dire pour les gens ayant besoin, pour vivre, d’adrénaline et de surprises. »

     Nous y voilà donc, et là rien ne semble avoir changé, heureusement, depuis le XVIIe siècle, voire qui sait depuis le néolithique : la jeunesse s’impatiente et s’ennuie, rien pour elle ne va assez vite. Achille, Lancelot, Des Grieux, René, Julien Sorel, Rimbaud en personne attestent de cette donnée permanente de la psyché juvénile . Plus près de nous le narrateur de Kerouac (On the road), les héros des premiers Godard (A bout de souffle,Pierrot le fou ), ceux du film espagnol Deprisa deprisa ( Vivre vite ) répondent à la définition synthétique et puissante de la jeunesse par Du Fu : cheval/fourrure/à l’aise/ fougueux.  Et pourquoi les enfants de ceux qui en 1968 écrivaient sur les murs « Soyons réalistes : demandons l’impossible » n’en feraient-ils pas autant au détour d’une copie d’examen ? Seule donnée nouvelle, et ils le savent sans même avoir lu Lyotard, l’Age postmoderne marqué par l’extinction des « grands récits » totalisateurs a fait reculer d’un pas de géant toutes les utopies. Reste, dans la pénurie de l’essentiel, la prolifération des appendices et des prothèses, de tous ces i-quelque chose dont nul aujourd’hui ne saurait être privé. Ce qu’annonçaient Perec ou Guy Debord est devenu réalité, le pullulement des babioles communicantes et spectaculaires semble nous vouer sans retour à l’exclusion de la « réalité réelle »selon Jaccottet, ou de la visée vers l’Oeuvre selon Lévinas, cette pré-occupation de l’Autre comme « trace de Dieu ».  Mais est-ce bien certain ? La multiplication des réseaux sociaux, les solidarités non seulement générationnelles mais universalistes, une in-quiétude quasi obsessionnelle pour l’environnement (encore un mot qui a radicalement changé de sens), par dessus tout une haine épidermique de l’injuste : tout cela souligne le lien entre cette jeunesse et celles de 1830 ou 1920, avec chaque fois quelque chose de plus et de mieux. Oui, les utopies systémiques, totalisantes, sont mortes. So what ? Nous n’aurions pas pu survivre à l’avènement de celles pour lesquelles nous combattions – et nous le savions. Quelles leçons aurions-nous le cran de donner… au fait, ce ne sont pas nos enfants, mais bien souvent nos petits-enfants… Comme le temps passe !

    Toute la copie n’était pas de cette qualité. 13 sur 20 tout de même. Macte animo, generose puer.

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Alain PRAUD

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