Fraternellement , H.B. (Stendhal, Le Rouge…etc)

     Stendhal est un homme du XVIIIe siècle, un peu égaré dans le XIXe.  Non parce qu’il naît en 1783, à la veille du Mariage de Figaro  :  mais par sa formation, ses goûts, ses admirations.
     Qui admire-t-il ? D’abord son grand-père Gagnon, et Pascal, Montesquieu, Vauvenargues, Chamfort, Rousseau.  Qui aime Rousseau en 1830 ?  Il admire les moralistes et les psychologues  –  et Molière, donc :  il aime les gens lucides  et déteste le genre Chateaubriand.  Il passe donc sa vie à s’examiner, sur des milliers de pages de journaux intimes, de souvenirs, de correspondance, où il ne cesse de s’analyser, de s’autocritiquer avec la plus grande exigence. Et ses propres livres, il les annote sans complaisance.  Ce qu’il déteste le plus  :  l’enflure, le chiqué, l’autosatisfaction, la suffisance, la fatuité (M. de Rênal, les amis de Mathilde). Par contre, on reconnaît ses héros favoris à l’exigence presque surhumaine qu’ils manifestent vis à vis d’eux-mêmes  (Julien, Mathilde).
     Au fond, le trait commun de Stendhal et de ses « héros », c’est justement l’héroïsme, une continuelle tension vers le sublime  (Kant : « Est sublime ce en comparaison de quoi tout le reste est petit » ).  Tout cela est fort démodé en 1830 : Julien et Mathilde sont anachroniques, et fiers de l’être.

     Ce haut degré d’exigence entraîne un refus instinctif du style,  tel que le XIXe va le pratiquer à outrance, comme art de produire des effets. C’est pour cela que Stendhal ne supporte pas Chateaubriand, et que Hugo refuse de lire Le Rouge et le Noir.  Cette langue limpide et légèrement débraillée a de la profondeur parce qu’elle est légère comme une conversation  ( néologismes, mots étrangers, citations hasardeuses, tournures à la diable, formules brillantes, petits tableaux parfaits : le diplomate allant au duel en robe de chambre, la scène du café de Besançon, etc.)
     Ce qui compte, c’est le naturel, le mouvement ,  la vie donc : La Chartreuse de Parme écrit et dicté en 52 jours,  comme si  H.B. avait voulu égaler, mutatis mutandis, le tour de force de Rossini  (qu’il admirait davantage que Beethoven , mais pas autant que Cimarosa et Paisiello) :  Le Barbier de Séville composé en …13 jours. 
     De là sa célébrité tardive :  fin XIXe et  surtout XXe siècle .  Vie de Henry Brulard :  « Je  vois clairement que beaucoup d’écrivains qui jouissent d’une grande renommée sont détestables.  Ce qui serait un blasphème à dire aujourd’hui de M. de Chateaubriand (sorte de Balzac) sera un truism en 1880. Je n’ai jamais varié sur ce Balzac, en paraissant vers 1803 le Génie du Ch. m’a semblé ridicule. » Etc.  Une phrase plus loin il évoque le lecteur de…1935,  soit dans un siècle.
     ( Mon livre préféré de Stendhal, et peut-être préféré tout court, que j’emporterais sur une île déserte.  En attendant je l’ai emporté sur mon île surpeuplée, et l’édition Garnier reliée cuir) (à l’intention des blasés, les quelques pages sur sa maman perdue en 1789 – six  ans – dépourvues de tout pathos,  arracheraient des larmes à une statue. Où est-on, là ? chez Marguerite Duras ?  Annie Ernaux ?  Bergounioux ?)

     Stendhal est donc tout, sauf un romantique  ( ou il est Chopin plutôt que Schumann :  j’y reviendrai bientôt, si j’y pense) :  sa valeur de référence est le bonheur, une invention française du XVIIIe siècle  (Saint- Just  :  « Le bonheur est une idée neuve en Europe »).  Stendhal, lui, le définit : « Une longue habitude de raisonner juste ».  Il analyse et juge (moralement) ses personnages en fonction de leur aptitude à être heureux, à  aller  à « la chasse au bonheur « .  En ce sens il n’y a que trois personnages positifs dans Le Rouge et le Noir : Mme de Rênal, Julien, Mathilde.
     Cette quête du bonheur n’exclut ni la tristesse, ni la mélancolie ; mais sans pathos ni affectation. Stendhal est l’anti-Musset (il n’est d’ailleurs pas « enfant du siècle »). Le bonheur ne va pas sans inquiétude, mais l’inquiétude n’est touchante que parce qu’elle est vraie (Mme de Rênal, Mathilde). Les tourments de l’orgueil écorché ne sont jamais ridicules parce qu’ils renvoient à cette exigence fondamentale de lucidité, de vérité qu’on se doit à soi-même.

     Cette lucidité amène inévitablement Stendhal à s’interroger sur la société de son temps :  c’est un prodigieux analyste politique. Et pourtant :  » Toute idée politique dans un ouvrage de littérature (…) est un coup de pistolet au milieu d’un concert » ( Armance). Mais chez Stendhal la politique nourrit le roman parce qu’elle n’est ni partisane, ni « politicienne » : l’analyse est toujours élevée, selon les principes philosophiques du XVIIIe siècle : la liberté, la tolérance, la démocratie parlementaire  ( « L’Italie n’aura de littérature qu’après les deux chambres »). Mais en homme du XVIIIe, il hait tout autant la démagogie  : aussi est-il très réservé sur la Révolution française, comme sur la démocratie américaine.
     En définitive, il est républicain de coeur et aristocrate d’esprit (comme Julien).  Bonapartiste à 16 ans (Julien), il le reste à 30 ans parce qu’il y a de la grandeur dans l’épopée napoléonienne. Il se rallie à la monarchie dès 1815, mais tout le monde le faisait, à commencer par la plupart des généraux de Napoléon ; et il la croit compatible avec la liberté  :  très vite il va haïr les ultras (perplexité de Julien dans l’épisode du complot).
     De même, il hait le catholicisme, non par antireligion, mais parce que la hiérarchie catholique est l’alliée des puissants, un étouffoir de la pensée (chapitres féroces sur le séminaire de Besançon). Ainsi l’Eglise  d’Espagne et l’aristocratie française alliées pour écraser la jeune démocratie espagnole en 1823 (autres allusions dans Le Rouge et le Noir).  Mais le crime majeur de l’Eglise est d’entretenir l’ignorance : elle combat la science, opprime les pauvres, asservit les femmes (Mme de Rênal est aliénée). Et cependant l’abbé Chélan est un saint (il a instruit Julien), l’abbé Pirard une figure de haute dignité (il lui ouvre les yeux sur le monde), le vieux prélat de Besançon est sympathique parce qu’il n’est pas borné (à la différence du grand vicaire de Frilair, dévoré d’ambition). La plus grande tare, en religion comme en politique, c’est l’hypocrisie : Julien s’y applique, mais la vérité l’emportera. Sa mort est logique, assumée, même pas triste.

     Stendhal a une étrange manière d’écrire des romans, dans un siècle où ce sera toujours un travail de forçat. Balzac, Flaubert, Zola, Dostoïevski, Hugo lui-même. C’est plutôt à Mme de Lafayette ou à Laclos qu’on peut le comparer : un seul livre, un chef-d’oeuvre. Il écrit deux ou trois chefs-d’oeuvre, et il les écrit tard, entre 47 et 55 ans.
     Il n’est pas si dilettante qu’il le dit : il écrit sans cesse depuis l’âge de 16 ans. Mais à la différence d’un « monstre » comme Flaubert, pour lui la vie est première : il fait d’abord de sa vie un roman (grands voyages, grandes passions), et il laisse mûrir en lui les romans.  En un sens sa vie semble un échec (celle de Flaubert est un néant), mais il n’y prend pas garde, trop occupé de sa « chasse au bonheur » :  entre deux apoplexies, encore une nouvelle maîtresse…
     En fait, il réussit la gageure de mettre toute  sa vie dans ses romans sans qu’on s’en rende compte – brouiller les pistes est son jeu favori : même son journal intime est écrit en code – et cependant on ne cesse de le rechercher dans Julien ou Fabrice, ou Lucien Leuwen ; et de rechercher les femmes qu’il a aimées dans Mme de Rênal, Mathilde, la Sanseverina, Clelia Conti… Sans succès, bien sûr : les grands romanciers  font concurrence à Dieu autant qu’à l’état-civil (Balzac), puisqu’ils créent des êtres auxquels nous nous identifions. Stendhal est un génie qui se prend pour un homme ordinaire : ce pourquoi ses lecteurs l’aiment comme un frère.

Alain PRAUD

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