Aragon , le bon usage

        Longtemps, j’ai conservé le numéro de téléphone d’Aragon.  Un peu comme une relique après la mort du grand homme,  « notre  ami »,  dix , vingt ans après.  Puis un jour j’ ai dû le balancer  (comme Barthes a fait de sa relique à lui – sa « côtelette »),  c’est-à-dire l’oublier.  Les chiffres seulement, car d’abord il y avait  trois lettres :  BAB  pour  Babylone,  ça ne s’invente pas s’agissant d’un personnage  qui avait  connu ou côtoyé tous les importants de son siècle, d’Apollinaire et Picasso à Breton, Ernst et Masson  –  et aussi pas mal d’importuns, dont la liste serait trop longue.  Parmi lesquels je classe sans hésiter les hommes politiques, communistes et autres  (à l’exception peut-être  de  De Gaulle, s’il est vrai que le rencontrant pour la première fois en 1944, l’un, devinez qui, aurait dit à l’autre :  Ah  vous voilà, vous !  Mais allez savoir, ça fait tellement Légende  Dorée )… Je n’ai appelé Babylone qu’une seule fois,  et encore pas pour parler  au grand homme- notre ami- himself- personnellement,  mais seulement, si je puis dire,  à son secrétaire-fils spirituel- déjà héritier,  Jean Ristat .  Ce nom  éteignait aussitôt les flammes du dragon, j’ai nommé Maria la gouvernante du Maître, qui filtrait les appels –  à sa décharge, je concède qu’il y avait du boulot pour plusieurs personnes… Et je ne sais plus si j’ai eu Jean au téléphone ce jour-là. Oui sans doute. Mais l’émotion d’avoir osé appeler efface tout le reste.  J’avais rencontré Jean Ristat début 1979 par l’intermédiaire d’un ami et camarade qui lui avait fait lire quelques écrits autrement voués à  la critique rongeuse des souris. Il eut la bonté de ne pas les trouver trop médiocres pour  être publiés dans sa revue  Digraphe, alors encore adolescente. Beaucoup de choses ont commencé là.  « Tout ce qui commence en ce monde est le commencement d’un monde » (  Paul Ricoeur) . 
         Le soir où finalement, par l’intermédiaire de Jean Ristat, j’ai rencontré  Aragon (ou mieux croisé,  comme peuvent le faire  dans cette immense Ceinture de Kuyper qui nimbe notre système solaire,  deux comètes d’énergie à ce point inégale que la plus ancienne, l’eût-elle voulu,  n’aurait rien su céder de son aura  à cette trace si  tard venue ) ;  ce soir de septembre  1980 rue Saint- Denis dans un restaurant qui n’existe plus, remplacé par quelque boutique de fripes (les sex-shops sont plus haut),  j’ai serré la main d’un vieux monsieur et dans ses yeux j’ai vu et compris Don Juan.  J’entends par là un sentiment de puissance et une volonté de séduction  que les années n’avaient pas mis sous le boisseau, bien au contraire. J’ai pris le café en sa (nombreuse) compagnie, Jean Ristat bien sûr mais aussi une garde vibrillonnante de jeunes gens à blousons de cuir, éphèbes attentifs au moindre signe du maître, et dès qu’il a fait mine de se lever pour partir se précipitant, eux, sur tous les téléphones disponibles pour lui héler un taxi – et lui comme un prestidigitateur exhibant un ticket de métro, le montrant bien à la cantonade, avant de se rabattre sur le plan de soirée proposé comme s’il lui était imposé ( « Tout cela s’est fait sans moi », venait-il de me dire à propos d’une émission de télévision – décidément c’était un autre monde –  où on le voyait, masqué, dialoguer avec Ristat). Le restaurant s’appelait Monsieur Boeuf, sans doute vu sa proximité avec les anciennes Halles depuis peu démantelées et transférées à Rungis ; mais on ne pouvait s’empêcher de rapprocher ce nom du sourire d’Aragon, un sourire de fauve et de faune prêt à tout dévorer.   Dans son livre de souvenirs  Avec Aragon , Jean Ristat veut  tordre le cou à tant de préjugés et de rumeurs malveillantes qu’il ne peut que gauchir le tableau dans l’autre sens :  il  y eut pourtant bien un autre Aragon après Elsa, c’est une évidence flamboyante qui n’échappait à personne. Les ensembles en jeans de chez Cardin, puis les costumes signés Saint Laurent, et surtout le goût affiché, exclusif , pour les beaux garçons, baignaient d’une lumière dorée le crépuscule dionysiaque du grand homme.  Et in Arcadia ego se conjuguait pour lui au présent, voire au futur. Et on ne pouvait qu’envier cette liberté d’allure et de voix, cette fondamentale insolence de quelqu’un que le Parti pourtant tenait lié dans les rets complexes de la responsabilité historique, de la servitude volontaire (la Ligne !) et des avantages matériels :  le siège inamovible au Comité central – et l’argent de poche d’un salaire de permanent – , la voiture avec chauffeur,  l’appartement du 46 rue de Varenne, près de Matignon et du musée Rodin.  Ce statut et cette stature de grand homme des lettres , le dernier sans doute, Aragon en aurait-il bénéficié sans le Parti ?  J’en dirais autant de Malraux et de Gaulle , et ce n’est faire injure ni aux uns ni aux autres. L’époque était ainsi,  une espèce d’ultime néoclassicisme, on avait bien vu Molière pensionné et Racine thuriféraire.  Aragon n’a pas voulu postuler à l’Académie, où on l’attendait pourtant, prêts même à le dispenser des fameuses visites. Mais l’Académie et le Comité central, deux cénacles où crever d’ennui, c’était beaucoup pour un seul homme. Surtout cet homme-là.

        Ce que je sais le mieux, c’est mon commencement… Dans celui de ses livres que je me plais le mieux à relire et feuilleter, surtout que c’est l’édition de luxe reliée et numérotée,  Je n’ai jamais appris à écrire ou les incipit ,  Aragon raconte comment, ayant d’abord appelé par ordre d’entrée en scène A et B ses deux héros, puis ayant tracé le désormais fameux incipit :  « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice… », comme il ne savait plus comment continuer ceci lui vint, que désormais tout le monde sait :  « … il la trouva franchement laide. » On a envie de dire avec Pascal que la face du monde en fut changée ; et que fut écrit un des plus beaux romans du siècle.  Cinq cents pages plus loin Bérénice est morte dans les bras d’Aurélien, et le monde bascule dans l’horreur, la grande nuit nazie sur l’Europe, les exterminations de peuples entiers.  Tout Aragon est dans cette tension, cette différence de potentiel entre l’arbitraire (pourquoi pas futile) et le nécessaire (tragique, prométhéen). Après, à vous de voir, faites vos jeux. De tout Flaubert, il affectait de privilégier  Salammbô ,  à cause du défi topologique plus que géographique : l’action est à Carthage, c’est-à-dire nulle part. Un roman  de pur rien ,  comme disait d’un de ses poèmes le premier des Troubadours (des Inventeurs),  Guillaume IX  d’Aquitaine.  Un rêve, une fumée dont Flaubert voulait que son lecteur  y prenne une bosse de haschich historique.  La posture aragonienne, si c’en est une, voudrait alors que j’affiche ma préférence pour  La Semaine Sainte , roman de la parenthèse historique, et seul vrai roman historique dans l’oeuvre d’Aragon.  Je m’en garderai donc.  Je persiste et je signe pour  Aurélien,  et j’ajoute au panier les poèmes du Roman inachevé  ( Il existe près des écluses / Un bas quartier de bohémiens / Dont la belle jeunesse s’use / A démêler le tien du mien…)  (sans doute ce que J-F. Revel appelait « vers de mirliton » – voir sur ce même blog l’article  Céline : pourquoi non ) ,  Le Fou d’Elsa ,  Blanche ou l’oubli  ,  Théâtre/Roman  qu’on ne lit plus guère et on a bien tort, l’ultime poésie déchirante et tous masques tombés des  Adieux… Ajoutez ce que vous voulez, excusez du peu mais c’est comme dans Victor Hugo il y a à boire et à manger,  du sectaire, de l’emporté, de l’artifice – et puis le reste, tout le reste, immense.  On sait la vacherie de Hugo proférée sur le cadavre encore tiède de Stendhal  ( M.Stendhal ne restera pas car il ne s’est jamais douté de ce que c’était qu’écrire ),  et l’autre vacherie, plus vache encore s’il se peut, de Mallarmé sur Hugo  (il était le Vers, personnellement ) .  On n’ira pas croire que je leur emboîte le pas si je dis d’Aragon qu’il fut, et demeure, l’enfant du siècle :  non plus comme au XIXème le siècle des révolutions, politiques, économiques, culturelles –  mais le siècle à la fois de toutes les fulgurations scientifiques et techniques, et de la manufacture fantasmatique de l’homme nouveau, avec tout ce que cela suppose d’illusions criminelles et même monstrueuses.  Dada et le surréalisme sont nés de la boucherie de 14-18, alors même que la Révolution russe faisait signe vers l’avenir radieux. On sait ce qu’il en fut, sans que cela nous autorise à insulter ceux qui d’abord y crurent  –  même si certains ont persisté au-delà du raisonnable. Non, s’il y a  – l’a-t-on assez dit –  un « mystère Aragon »,  c’est que sur le long terme, les plus de soixante années d’une vie d’écrivain,  à la marge puis respecté puis adulé et haï comme personne (et ça continue), il y a bien plusieurs Aragon, comme il y eut plusieurs Hugo.  Et de même qu’on ne se demande plus (mais on devrait) pourquoi ce dernier s’est époumoné vingt années durant contre Badinguet, alors que celui-ci, les mains sales sans doute, faisait de la France une puissance moderne,  nos descendants ne s’étonneront sans doute pas davantage de la longue, douloureuse, absurde fidélité d’Aragon au Parti, quand il avait eu par deux fois au moins – bien d’autres l’ont fait, non des moindres –  l’occasion de partir en claquant la porte : en 1956  (Budapest),  en 1968  (Prague).  Dans ce second cas il avait certes parlé de Biafra de l’esprit  ;  ce n’était pas rien,  ce fut même la goutte d’eau qui fit déborder le vase de l’agacement, pour ne pas dire plus, de Moscou à Paris en ligne directe, et précipita le sabordage des Lettres françaises ;  mais c’était bien insuffisant pour impressionner les assassins de la liberté.  Ils se diront, nos descendants, que c’est l’énigme d’une autre époque, d’un autre siècle.  Et puis il y a dans cette oeuvre protéiforme tant de mondes emboîtés comme des poupées russes, que chacun peut y faire son marché, trouver le bon usage .  Et même sans lire :  Jean Ferrat qui vient de mourir avait su se faire auprès des « larges masses » l’interprète, l’amplificateur, la mise en voix  de cette voix-là, celle aussi d’un vrai poète populaire.

        Et puis il y a Elsa.  C’est comme Gala.  Non, c’est autre chose.  Je parlerai d’elles plus tard, peut-être.  Elles aussi, ces étranges Muses,  étaient bien de ce siècle évanoui. 

                              Et les Muses de moy comme estranges s’enfuient …

 .

Alain PRAUD

3 commentaires sur “Aragon , le bon usage

  1. Lorsque, adolescente, j’ai découvert Aragon, j’ai été profondément touchée par « Il n’y a pas d’amour heureux » (surtout « Rien n’est jamais acquis à l’homme, ni sa force, ni sa faiblesse, ni son coeur, et quand il croit ouvrir ses bras, son ombre est celle d’une croix » que j’illustrais sans fin sur mes agenda au lieu d’écouter mes profs – en tout cas ceux qui m’ennuyaient : mes professeurs de lettres, j’ai toujours bu leurs paroles !)

    Et puis « Celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas… », que j’ai par la suite fait étudier aux collégiens qui ont su parfois aimer eux aussi (grandes satisfactions dans un quotidien proche de celui de Sisyphe – mais il paraît qu’il faut imaginer Sisyphe heureux…)

    Et bien sûr Aurélien et Bérénice, dont tu parles ici.
    Quel privilège, quand même, d’avoir approché tant d’écrivains ! Non ? En tout cas, plaisante lecture que ces souvenirs : tenais-tu un journal, à l’époque, pour rendre de façon si vivante ces jours passés ?

    Bises, profite des vacances !

    Lod

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  2. Non, je ne tenais pas de journal. C’est pourquoi je ne donne pas de dates précises par exemple. Pour le reste je m’abandonne au risque de « mentir-vrai » – ce qu’Aragon disait du roman est encore plus pertinent s’agissant du récit autobio, lequel est proche du conte, tant on y prend ses désirs, hantises, fantasmes…pour la réalité. A mesure que j’avance dans la construction de ce blog (construction dont la structure ne peut être visible que de l’extérieur : moi je suis dedans) je me rends compte qu’il se présente comme une autobiographie éclatée, postmoderne puisque rien n’y fait sens – si l’on en trouve ce sera à mon corps défendant.
    Merci de dire que c’est « vivant » – si c’est vrai je n’ai pas d’effort à faire : pour moi le passé est toujours présent, j’en souffre ou j’en jouis comme si c’était là, brut de fonderie et brûlant encore. Par exemple comme je n’ai rencontré Aragon qu’une fois (ça c’est un privilège ! car j’aurais pu faire nombre avec ses courtisans…horribile dictu) je n’ai qu’à cliquer intérieurement sur ce nom, et j’ai le cliché pleine page de cet homme de 83 ans ,la main tendue vers moi, grand, suprêmement élégant dans un de ces costumes Saint Laurent qu’il portait mieux que personne (il y a des gens qui ont dû naître en costume…ce n’est pas le cas de l’actuel Président de la République) ; et surtout de ce sourire qui faisait comme scintiller des yeux déjà incroyablement vifs et qui semblaient vouloir aspirer le monde extérieur. Il s’exprimait avec une légère affectation dans une langue chatoyante et précise comme les enluminures médiévales, la langue même de ses romans (en somme il parlait comme un (de ses) livre(s)) ; mais il créait autour de lui une sphère à la fois éblouie et dépressive qui aspirait toutes les conversations possibles. Toute sa vie au fond – Elsa s’en plaignait – avait dû être un monologue. Jean Ristat racontait une fois qu’il avait eu cette impression en présence de Rostropovitch, rencontré chez Aragon : à portée de conversation on n’existait plus, malgré la bienveillance affichée du maître. Aragon plus l’exubérance russe…
    Mais je bavarde, moi aussi. Vale et me ama.

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  3. Esprit de l’escalier : j’ai enfin fini par m’apercevoir que le titre de cet article pouvait sembler un clin d’oeil au livre de Lionel Ray « Lettre ouverte à Aragon sur le bon usage de la réalité » (1971). Il n’en est rien, consciemment du moins. Lionel Ray, poète estimable et assez académique, est aussi l’auteur de l’ARAGON de la collection « Poètes d’aujourd’hui » (Seghers) qui en 2002 a remplacé l’ouvrage de Georges Sadoul, devenu obsolète quoique refondu en 1967 (il y a comme ça quantité d’écrits sur Aragon voués à l’obsolescence, remplacés par d’autres qui eux aussi, etc.). L.Ray a semble-il échappé de justesse au statut de « fils poétique adoptif » d’Aragon ; dans la « branche » intitulée « Poésie: » (Seuil, 2000) de son entreprise autobiographique originale, Jacques Roubaud présente ce statut comme potentiellement mortifère, en tout cas toujours catastrophique : évoquant à l’appui les destins de Dobzinski, Pichette, Jouffroy, Guérin, Bénézet…ajoutant (je lui laisse la responsabilité de cette assertion) que J.Ristat seul sut s’imposer comme l’ultime.

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