Cremonini , peinture humaine

.            Je ne crois pas avoir entendu parler de Cremonini avant cet été 1982  où, dans l’abbaye de Saint-Maximin (Var) l’artiste en personne a projeté en soirée devant quelques privilégiés des centaines de diapositives reproduisant ses tableaux. Ce que j’appelle une grande rencontre avec un peintre, c’est quand il me donne envie d’écrire. Provincial, je n’ai visité le Louvre qu’à 14 ans, et je m’y serais volontiers laissé enfermer pour une nuit. Puis il y eut l’éblouissement de Paul Klee (Paris, 1970 – curieusement, dans mon souvenir il y avait peu de visiteurs), avant Miro à Barcelone et surtout Bacon, partout où je pouvais le voir – la dernière fois au musée Maillol (une femme, « les deux poings à l’aine » comme dit Rimbaud, arpentait les salles en s’exclamant « Que c’est laid ! mon Dieu que c’est laid ! » – les femmes n’aiment pas Bacon). Beaucoup plus tard ce sera Jean-Pierre Pincemin à la galerie Jacques Elbaz près des Tuileries ; j’avais écrit au peintre pour lui dire mon enthousiasme et mon envie de le rencontrer. Mais le bougre est mort peu après. Et les monographies sur lui sont rarissimes, alors que Cremonini a beaucoup fait écrire, d’Althusser à Régis Debray.
     

        Cremonini, l’homme, je l’avais trouvé un peu irritant, d’abord il nous projetait ses diapos à toute vitesse et quasiment sans commentaires, puis en fin de soirée il s’est lancé dans une diatribe contre la photographie et les photographes dont je voyais mal le sens, mais qui maintenant me fait penser aux propos enflammés du Fellini des dernières années contre la télévision. Imagine-t-on Beckett tonnant contre le cinéma ? (il est vrai qu’il a fait des films, enfin si l’on peut dire). Vrai aussi que l’atmosphère à Saint-Maximin était orageuse : le matin déjà Bernard Noël , à propos de Solidarnosc s’en était pris aux communistes présents avec une violence inhabituelle de sa part (mais significative : c’est la Pologne bien plus que l’Afghanistan qui a éloigné les artistes du PCF). Mais là n’est pas la question. Aujourd’hui je préfère Soulages ou Cy Twombly, mais à l’époque cette peinture in absentia de Cremonini m’avait fait forte impression. Pourquoi ?

      Quoi qu’en disent parfois les artistes eux-mêmes, la vraie peinture, la belle peinture est toujours humaniste. C’est maintenant que je le pense, car à l’époque j’étais justement dans une période « anti-humaniste » qui me faisait écrire par exemple Le corps de Christie Brinkley, déconstruction sauvage de la beauté marchandisée…Au fond c’était peut-être de l’humanisme encore. Mais ce qui m’a séduit dans la peinture de Cremonini, c’était le vide. Or s’il y a du vide, disent les Chinois, ce ne peut être qu’en dialogue avec le plein (il n’y a du plein que parce qu’il y a du vide, comme il n’y a de la musique que parce qu’il y a du silence). En réalité ce vide plastique est habité par une narration proliférante, arborescente, avec culs-de-sacs et fausses pistes, illusions baroques et déceptions pascaliennes, cadrages étranges et points de vue aberrants. Des baigneurs jouent dans une piscine, mais vus du fond, tronçonnés, décapités par le plan de surface que rien n’indique comme plan, traversés d’éclats de lumière qui les rendent eux-mêmes transparents par bandes (par la bande).  Ou bien c’est la plage (beaucoup de plages, de piscines, de salles de bain chez Cremonini) qui est vue à ras de sable, et tout change, le ciel occupe tout l’espace, des sandales, un panier sont aussi importants que les baigneurs allongés, coupés par le cadre et la perspective ; le bras replié de la femme est la seule ébauche de verticalité, tout est mis à plat et cette femme nous regarde, nous institue voyeurs une fois pour toutes (mais qui voit quoi, dans la peinture ?)

      Mais voici plus fort. Au diable les titres qui ne font qu’obscurcir le propos. Un bon tableau n’a pas besoin de titre. Celui-ci, donc, rectangulaire comme un écran de télévision, est partagé en deux par un angle de mur au bossage monumental comme celui des palais florentins. A droite, un garçonnet trace à la craie une ligne brisée sur l’ocre rouge du mur – où une autre figure accroche l’oeil, tracée à la craie blanche mais par qui ? Celle, à peine stylisée, d’un père fouettard à casquette et martinet. Au centre, coupée par le cadre à hauteur des fesses, une petite fille regarde vers la gauche, avec prudence et inquiétude, une place bleutée déserte (sauf une sorte de massif socle de statue encadré par deux limousines dont on entrevoit l’avant agressif, les phares comme des yeux globuleux). Tout se passe comme si elle faisait le guet pour son frère le temps qu’il termine ses grafitti subversifs (une paire de seins ?) – l’étrange, c’est qu’elle tient par le bras, de sa main gauche, un baigneur nu en plastique ou celluloïd, blanc et rose éclatants alors qu’il est dans l’ombre, comme illuminé de l’intérieur donc, et le visage tourné vers elle ; elle qui le brandit ostensiblement hors de l’abri du mur-monument à l’ombre duquel elle-même se tient, comme si elle l’exposait ce bébé (le sien ?), comme si elle allait le jeter dans la rue bleue, vide, hostile, sous les roues de la Jaguar noire ou de la Porsche  ou Alfa Romeo ou Ferrari (on en voit trop peu pour se prononcer) garance.  On ne peut s’empêcher de  voir (pas de penser : de voir) que ce baigneur est un vrai bébé, une espèce d’Enfant-Jésus qui va proférer (ou qui est en train de le faire) une huitième Parole du Christ en croix. Du genre : tu vas quand même pas faire ça ?  On songe (décidément cette peinture fait songer) à ces tableaux eux aussi archi-narratifs de Balthus où par exemple un chat nous regarde comme s’il allait parler – mais que dis-je ? il a déjà parlé, notre regard infirme vient trop tard, tout est fini, c’est déjà une scène de crime. Invités à un voyeurisme total, panoptique, ultra-freudien, sommés d’entrer dans le tableau et d’y dire l’ordre, ou de nous y soumettre, nous nous sommes déjà défilés, avant le regard, nous n’avons pas eu le cran. Car, hein, que serait-il advenu de nous, qui de l’extérieur faisons les malins ? J’ai longtemps rêvé d’accrocher un Cremonini dans mon salon, ou un Balthus ou un Bacon. Mais non. Comme dans les expériences mescaliniennes de Michaux, une nuit d’ivresse (poétique) je serais capable de répondre à l’appel du tableau, et alors adieu ! Car cette peinture-là est plus forte que nous.

      Et pourquoi parler de Cremonini ? Ben parce qu’il est mort là, maintenant, cet avril. Salut, l’artiste. Et que la terre te soit légère.

Alain PRAUD

2 commentaires sur “Cremonini , peinture humaine

  1. Moi aussi, j’aime assez cette peinture, très colorée, aux formes précises et cloisonnées, sa façon de recadrer dans le tableau même, par une embrasure de porte, une fenêtre, un comptoir…

    Tu n’as pas de Cremonini au mur de ton salon, mais tu as le souvenir d’une rencontre, et c’est pas mal non plus.

    « Les femmes n’aiment pas Bacon, Elodie aime Bacon donc… Elodie n’est pas une femme (ou Alain se trompe…) »
    Bises

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  2. C’est en m’inclinant bien bas que je fais amende honorable (mais à ma décharge, le syllogisme a ses limites). Avions-nous conversé sur Bacon ? En ce cas j’invoque « un défaut de mémoire », excuse reconnue valable depuis Rousseau. Tâchons de reprendre le trapèze en plein vol : la plupart (je le maintiens sans m’apesantir sur ma vie privée) des femmes que j’ai connues, et qui ont eu à connaître de ma passion pour Bacon, l’ont véhémentement désapprouvée. Au point qu’un jour j’aurais pu acheter à Paris un autoportrait (double) d’icelui, mais ne pus même l’envisager. Il est vrai qu’ensuite, tel le savetier de la fable, j’en eusse perdu le sommeil. Et que mon assureur m’eût ri au nez, me renvoyant vers des confrères suisses…
    Mais bien entendu que tu aimes Bacon, puisque tu es artiste. Comment un compositeur d’aujourd’hui pourrait-il dire : j’aime pas Messiaen ? (ou Dutilleux, ou Boulez) – doit y en avoir, remarque. Ce que je maintiens – et c’est plus intuitif que scientifique – c’est qu’il y a dans la peinture de Bacon quelque chose qui exclut la féminité, voire qui la nie absolument. Ce que les femmes voient, avant même de le conceptualiser (les femmes sont antérieures au concept – je provoque, mais pas tant que ça). Je m’empresse de modaliser qu’un monde selon Bacon (donc sans femmes) me serait absolument intolérable, je vais même plus loin : un monde sans hommes (que moi) me conviendrait parfaitement. Mais le monde selon Sade me serait tout aussi intolérable, et cependant celui-ci est un écrivain majeur.
    Une femme a tranché le débat : Hannah Arendt qui patronne ce blog : « les seuls à croire au monde sont les artistes »- ce mot n’a pas de genre, ni en français ni en anglais.

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