Céline : pourquoi non

      « Le Monde des livres » et le blog de P.Assouline ont salué comme il se devait, avec une chaleur communicative, la publication dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade de la Correspondance complète (1907-1961) de Louis-Ferdinand Céline. J’aurai donc l’occasion – l’opportunité, comme il se dit de plus en plus – de consulter ce précieux volume, voire de l’emprunter. Cependant je n’envisage pas de l’acheter.

      Au mitan des années 80 du siècle passé (riche époque, encore une fois),  quelque part dans l’abondante presse du PCF (ou gravitant autour de lui) « en direction des intellectuels » selon la langue de fer-blanc  alors en vigueur,  un camarade et ami avait eu l’audace d’avancer que la voix de Céline avait une portée comparable à celle d’Aragon. Scandale ! Anathème !  Chaos primal ! Hyène dactylographe !  Place du Colonel-Fabien, le bunker de Niemeyer en trembla sur ses fondations. Comment osait-on comparer un collabo avec le plus grand poète du siècle ?  Sans compter que peu après, à la télévision, Jean-François Revel –  c’était, lui, un « intellectuel de droite », espèce improbable, vivant oxymoron –  assénait sans tomber aussitôt en poussière que « notre » Aragon, selon lui bien meilleur romancier que poète, avait surtout écrit « des vers de mirliton ».  Mirliton ?!  s’étranglait illico dans « Révolution » un autre camarade et ami ; le poète du Fou d’Elsa  ? Aragon était mort en décembre 1982 et sa dépouille resta tiède longtemps .  Il n’y a plus guère aujourd’hui que le poète Jean Ristat, fidèle gardien du temple, pour entretenir la mémoire du grand homme  (je dirai autre part ce que je dois à Ristat, et ma brève rencontre avec Aragon).

      Nous n’avons pas quitté Céline. Car l’importance relative des écrivains ne tient pas tant à leur « style » qu’à leur voix.  Tous les écrivains dignes de ce nom ont un style qui les identifie ;  seuls quelques-uns  sont  une  voix.  J’avancerai que cette voix  est un peu comparable aux  holzwege de Heidegger,  ces chemins qui ne mènent nulle part sinon au centre.  Au centre de quoi ?  Au centre.  Qui l’entend pour la première fois, cette voix change sa vision du monde.  Nietzsche, Deleuze.  Apollinaire,  Michaux, Beckett.  Chaque écrivain a « ses » voix, qui  l’ont éveillé et le guident encore.  Proust et Claude Simon.  Faulkner et Chalamov .  D’autres peuvent être grands mais portent trop de masques ;  la liste serait trop longue.  Céline, oui, est une voix – mais le Céline de  Voyage au bout de la nuit,  beaucoup moins celui de Rigodon . Et les deux sont pollués, brouillés par des libelles ignobles, des propos publics impénitents que ni le contexte ni l’époque ni l’Histoire n’excusent.  Jankélévitch a tout dit à ce sujet dans un mince grand livre ,  L’ imprescriptible.  Le Céline  du  Voyage  est grand, au moins autant qu’ Aragon et bien plus que Malraux : la formidable colère, l’immense compassion qui baignent ce livre nécessitaient l’invention d’une écriture par quoi fut changé le cours des lettres. Mais le bon docteur Destouches, qui de Paris à Sigmaringen s’époumona en invectives contre les ploutocrates et les juifs, appelant clairement à l’extermination des seconds, est un égaré à qui est destiné le geste d’exécration du Christ de la Sixtine, et qui n’a sa place dans aucun panthéon, ni dans nos mémoires.  On dira qu’Aragon, Eluard et tant d’autres ont célébré Staline et la Guépéou ,  que Sollers et Olivier Rolin ont chanté Mao et son abominable GRCP (Grande Révolution Culturelle Prolétarienne) ;  mais c’est sans commune mesure.  Le moindre fonctionnaire allemand savait dès 1942 qu’on gazait les juifs comme des cafards. Céline aussi. Et je me passerai de sa correspondance.

Alain PRAUD

Un commentaire sur “Céline : pourquoi non

  1. j’avais un peu zappé (comme on dit maintenant) les rubriques plus
    anciennes de ton blog. Le 18 avril tu évoquais la correspondance de Céline publiée dans la Pléiade.

    S’agissant du style? tu as parlé du « voyage ». Indiscutable et géant. On met souvent « mort à crédit » en numéro 2 ou nul part (je ne parle même pas du jugement sur ce bouquin qu’en ont fait un certain Castor et le pauvre Sartre. Ils se sont plantés la dessus comme sur bien d’autres sujets). Mort à crédit , c’est un style plus ramassé, plus violent, plus fangeux certes,mais c’est aussi l’objet du récit qui le commande, non ? Céline glissait doucement …vers le pire; il se lâchait (comme décidément on dit aujourd’hui).Mais toujours le style …

    Bref, « mort à crédit » n’a pas eu, et n’a pas aujourd’hui, le succès qu’il mérite; c’est juste mon point de vue !

    Pour ce qui est de la publication des correspondances, celle (1929-1938) avec Joseph Garcin apporte un éclairage intéressant sur le Céline de cette période, même s’il se laisse aller coupablement parfois, mais pas tant que ça par rapport à la suite… On apprend beaucoup sur l’homme,en peu de textes.

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