Inactuelles , 4 : de Salman Rushdie à Taslima Nasreen (reviens , Voltaire !)

     

      « Le Monde » revenait récemment, en l’interviewant à New-Delhi où elle a trouvé un très provisoire refuge, sur la triste condition de l’écrivain bengalie Taslima Nasreen  (je hais « écrivaine » presque autant que « poétesse ») – écrivain en quelque sorte malgré elle : car d’abord femme, gynécologue, féministe et athée, quatre raisons suffisantes de ce qui lui arrive aux yeux de presque tout le monde dans son pays natal, où elle n’a trouvé aucun soutien, depuis les fanatiques qui l’ont condamnée à mort jusqu’aux dirigeants politiques (y compris une femme Premier Ministre du Bangladesh), dans le silence écrasant, et donc lui aussi homicide, de ses compatriotes « intellectuels », « élites », etc.
      Posons tout de suite qu’elle est une sorcière. Cela me convient parfaitement. De Jehanne d’Arc à Hannah Arendt, j’ai un faible pour les sorcières (allez, poussons jusqu’à Christine Angot) et pour le grand petit livre que Michelet leur a consacré. Une des sottises proférées par Malraux est en train de s’avérer : le XXIème siècle sera religieux ou ne sera pas . Une sottise avérée reste une sottise : ce siècle ne sera donc pas (pas ça). La religion n’est ici que le manteau élimé dont se drape, partout, la haine des femmes, ces sorcières. A voiler, enfermer, exciser, infibuler, lapider, enterrer vivantes. Le crime de Taslima Nasreen est d’avoir un peu élévé la voix pour dire ce destin qui leur est fait – d’abord au Bengale, y compris indien (elle est indésirable à Calcutta), et dans le monde musulman, et dans le monde, tout court. La Cabale des Dévots qui l’a condamnée, pesant sur le levier de la lâcheté des gouvernements (tous) ne lui laisse aucun repos, proscrite, sans papiers où qu’elle aille.  De sorte que pour l’heure, L’INFAME que stigmatisait Voltaire en clausule de nombre de ses lettres (« Ecr. l’Inf. ») semble victorieux. Errante depuis 1994, Taslima Nasreen n’a que 48 ans . Calculez.

      Pourtant ces inquisiteurs, ces nihilistes d’aujourd’hui (je propose de les qualifier ainsi , plutôt que de l’ambivalent et toujours réversible « terroristes »: car ce qu’ils veulent, en dernière instance, c’est bien le néant) ne sont pas invincibles.  Une gauloiserie bien connue affirme qu’il est plus facile de garder la bouche ouverte que le bras tendu – a fortiori si ce bras est armé d’un poignard. Tout passe, tout lasse. La vengeance divine est un plat qui se mange froid…jusqu’à un certain point, où l’appétit vient à manquer.

      Souvenons-nous de Salman Rushdie.

      Cet écrivain britannique d’origine indienne était déjà connu, voire célèbre ( Les Enfants de Minuit , La Honte … ) quand fin janvier 1989 son roman The Satanic Verses, déjà interdit en Inde et dans plusieurs pays musulmans, provoque en Angleterre de premiers autodafés. Le 7 février (Mardi-Gras), le Parlement pakistanais l’interdit officiellement. Le 12, de violentes manifestations sont dirigées contre le Centre culturel américain d’Islamabad (5 morts, 30 blessés). Le 13 c’est au Kashmir (1 mort, 50 blessés). Le 14 en Iran l’ayatollah Khomeiny lance une fatwa d’assassinat contre Salman Rushdie ; sans connaissance de cause, en se fondant sur le seul titre du livre. Le 15, le gouvernement iranien (je dis bien : gouvernement) met à prix 3 millions de dollars la tête (je dis bien :  la tête) de Salman Rushdie.  Ce dernier, protégé désormais par Scotland Yard, a disparu de Londres. Les éditeurs Christian Bourgois et Mondadori, acquéreurs des droits de The Satanic Verses, en reportent sine die la publication. Le 16, l’affaire tourne au scandale mondial :  la Grande-Bretagne décide de « geler » ses relations avec l’Iran, tandis que l’ambassadeur iranien auprès du Saint-Siège (oui, il y en a un) se répand en propos incendiaires, et que des menaces anonymes mais explicites sont proférées contre les compagnies aériennes britanniques. Mondadori se ravise courageusement et annonce la publication du livre pour le 21. Le 17, la RFA rappelle son chargé d’affaires à Téhéran, tandis qu’au Kashmir de nouvelles manifestations font 75 blessés. Le 21, c’est l’Europe des Douze qui rappelle ses ambassadeurs, suivie le lendemain par la Suède, la Norvège et le Canada, cependant que Mgr Decourtray, Primat des Gaules, fait une déclaration ambiguë sur les « croyants offensés dans leur foi ». Le 22, François Mitterrand, Président de la République , dénonce le fanatisme comme « le mal absolu ». Au Caire et à La Mecque, des guides spirituels sunnites tentent de calmer les esprits ; à New-York, des écrivains américains font une lecture publique du livre de Rushdie. Le 23, pétition de 155 écrivains français. C.Bourgois décide de publier le roman, dont 3 chapitres paraissent dans « Libération », « Le Nouvel Observateur » et « l’Evénement du Jeudi ». Le 24, c’est à Bombay, ville natale de Rushdie, que la violence se déchaîne (au moins 20 morts et 50 blessés). Le 25, des manifestations hostiles ont lieu à New-York, Kuala-Lumpur, Paris (1000 personnes) – le 27 (lundi) Michel Rocard, Premier Ministre, déclare que les appels au meurtre ne seront pas tolérés. Une manifestation de soutien à Rushdie a lieu en URSS (Back to…). Le 28, un certain J. Chirac se répand en propos contre les « blasphémateurs ». Le lendemain, 1er mars donc selon mes notes de l’époque, à la suite de menaces de mort Véronique Sanson retire sa chanson « Allah » de son récital à l’Olympia. Le 2, une pétition de soutien à Rushdie est signée par 700 intellectuels du monde entier. La Grande-Bretagne rompt ses relations diplomatiques avec l’Iran, bien que (le 3) Mrs Thatcher trouve le livre « profondément offensant ».  Le 4, à l’unisson, le Vatican et le prix Nobel Naguib Mahfouz s’élèvent contre le « blasphème ». La presse égyptienne, d’ailleurs, croit à une nouvelle « Croisade » de l’occident. Ala télévision, Isabelle Adjani (décidément je l’adore) lit un extrait des Versets sataniques. Le 5, Kadhafi (de Tripoli) et le FPLP (de Damas) appellent à tuer Salman Rushdie. Le 15 mars, l’Organisation de la Conférence Islamique réunie à Ryad condamne Rushdie comme « apostat » . A cette date le livre est interdit dans 22 pays – déjà plus d’un million d’exemplaires vendus. Le 29 mars, un groupe libanais pro-iranien assassine le grand imam de Belgique ; le 6 avril son successeur reçoit des menaces de mort en relation avec « l’affaire Rushdie ». Le 19 avril, la première d’une pièce intitulée Nuits iraniennes fait salle comble à Londres. Le 10 mai, l’inénarrable Jean-Edern Hallier tire à 50 000 exemplaires sur les presses de « L’Idiot international » une traduction pirate du roman…qu’il ne diffusera jamais. Et c’est le 19 juillet qu’est enfin mise en vente par Christian Bourgois la traduction française autorisée des Versets sataniques.

       Cela ne prétend pas à la vérité historique (c’est la transcription de mes notes de l’époque  dans l’ Agenda officiel de la Mission du Bicentenaire de la Révolution française de 1789 – notes tenues avec un scrupule maniaque durant toute l’année 1989) ; mais dit bien l’atmosphère enfiévrée de l’époque, entre le tragique, le burlesque et le n’importe quoi. L’éditeur suédois et le traducteur japonais du livre seront poignardés, et Rushdie vivra des années – jusque très récemment – comme un proscrit, reclus, clandestin, grimé, forcément divorcé (quelle femme pour partager cette vie-là?), vivant mais interdit de tout, et courageux, toujours, se refusant à tout repentir, à tout reniement. Les versets dits « sataniques » existent bien dans le Coran mais ne sont que prétexte  à une narration polyphonique, chamarrée, baroque. On peut ne pas aimer
cette littérature ; mais ses contempteurs, à commencer par le Guide de la Révolution Islamique (Hassan II : « Monsieur Khomeiny est un hérétique… ») n’en avaient pas lu une ligne, car ce n’était pas l’objet du débat.

      Aujourd’hui encore la pièce de Voltaire Mahomet ou le Fanatisme est injouable, sur son seul titre. Peu importe ce qu’elle contient (elle fait l’éloge du Prophète), aucun fanatique ne l’a lue, son titre suffit. A la moindre tentative pour la programmer, une simple menace sur l’internet et on n’en parle plus. Ainsi va le monde.

Alain PRAUD

2 commentaires sur “Inactuelles , 4 : de Salman Rushdie à Taslima Nasreen (reviens , Voltaire !)

  1. L’infâme, eh oui, c’est l’hydre aux têtes qui repoussent sans cesse. Il en faut du courage pour l’affronter, s’exposer comme persistent à le faire tant d’écrivains, de penseurs, d’acteurs, plus ou moins célèbres, plus ou moins soutenus, au péril de leur vie. Quelle chance pour nous de vivre libres de penser et d’exprimer doutes et critiques sans crainte. Même, la vigilance s’impose : il n’y a pas si longtemps, à Paris, une comédienne n’a-t-elle pas échappé de justesse à une tentative de la brûler vive sous prétexte que sa pièce déplaisait, à Dieu peut-être, à ses fous plus certainement ?

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  2. Le 14 avril, un blog tenu par deux journalistes du Monde (« Droite(s) extrême(s) ») donne cette info éclairante : la veille, dans un bistro du Quartier latin, devant un parterre d’extrémo-droitistes récents ou rassis (Alain de Benoist…), l’ambassadeur à Paris du régime iranien pérorait contre « l’entité sioniste qu’on appelle Israel », le lobby sioniste américain qui « contrôle 80% des médias », les troupes de l’Otan qui organisent le trafic de drogue en Afghanistan, etc. On se serait cru transporté dans la brasserie munichoise où Hitler et ses disciples refaisaient le monde dans les années 1920, en attendant de le mettre à feu et à sang vingt ans plus tard. La démocratie et l’état de droit n’étant pas n’importe quoi, on peut se poser la question : jusqu’à quel point enfin (quousque tandem) un diplomate peut-il se permettre, hors de son ambassade et dans un lieu privé (mais devant les caméras) , de calomnier le pays qui l’héberge et de tirer dans le dos de son armée ? Si l’ambassadeur de France à Téhéran se permettait en quelque lieu du Bazar d’asséner tranquillement que le régime des mollahs prélève sa dîme sur le pavot afghan, qu’adviendrait-il de lui ? Poser la question, c’est y répondre. Et ne jamais oublier que ces gens ont condamné à mort Salman Rushdie.

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