Faut-il oublier Mishima ?

      Un soir de décembre 1970, deux mois après le suicide spectaculaire de Mishima, le cinéaste Nagisa Oshima  ( La Cérémonie , L’Empire des sens , Furyo ) s’attable dans une auberge de Tokyo avec quelques feuilles blanches et une bouteille de whisky, pour écrire un étrange article, à la fois polémique (violemment), nostalgique, autobiographique, et bien sûr désespéré.
      Il y affirme : 1 – que Mishima n’a jamais eu le moindre sens politique,  2 – ni le moindre sens artistique, 3 – qu’il était « merdiquement manchot » dans la pratique du kendo, 4 – : « Je considère la mort de M. Mishima comme l’acte de décès politique du Japon postérieur à l’ère Meiji. »  On ne pouvait dire plus brutalement à quel point un écrivain aussi exceptionnel avait pu se fourvoyer, à quel point c’était inévitable, et quelle responsabilité la classe politique et le pays tout entier devaient désormais assumer d’un tel épisode.  Ce n’était pas un « fait divers », certes non, mais l’histoire même du Japon qui venait une fois encore de bégayer.  « L’appel lancé par Mishima, concluait-il, nous sera un douloureux fardeau. »
      Il n’en faut plus douter. Si pesant est le refoulement, là-bas, de ce fatal hiatus, et si voyante chez nous sa célébration fascinée, qu’il faut s’efforcer d’y voir un peu plus clair. D’autant que Mishima est l’un des écrivains les plus connus de l’après-guerre, et de tous les Japonais le plus clairement tourné vers l’Occident : rares sont ses livres non traduits, du moins en anglais.  Et ce n’est pas rien : quarante romans, dix-huit pièces de théâtre, quelque vingt volumes de nouvelles et autant d’essais littéraires. Sans parler des films et des albums photographiques. Si bien qu’il peut évoquer une sorte de Balzac et de Proust à la fois, mais enharnaché d’un bric-à-brac japonisant auquel depuis un siècle nous ne sommes pas insensibles : sabres sanglants, calligraphies sous la lune, éros moite et pervers, ordres aboyés.  Il y a un mythe Mishima.

      Tout prédisposait l’homme à endosser ce mythe.  Un père absent, une mère adorable, une grand-mère tyrannique qui lui inocule en chambre close le culte du passé. Il se croira, ou se voudra, issu de la caste des guerriers  (bushi –  à la rigueur  samurai ).  Il n’en était rien, ses ancêtres n’avaient même pas de nom.  Mais dans ces années trente, le Japon s’est immergé dans une rhétorique affolée.  Comme ailleurs, des communistes tombent dans les escaliers des commissariats, ou se jettent bêtement des fenêtres du deuxième étage.  Et comme ailleurs, quelques opportunistes se livrent à des retournements  spectaculaires :  c’est ainsi qu’apparaît, vers 1935, l’Ecole romantique japonaise, dont les principaux fondateurs sont des transfuges du marxisme ; comme Fusao Hayashi, « converti » en prison, qui écrira  :  « La tradition, produit de trois millénaires de culture, est l’unique cause pour laquelle les Japonais peuvent mourir. » Rien là de bien original si l’on considère la propagande officielle, à partir de 1937, sous le gouvernement de l’ultra-réactionnaire prince Konoe.  Sous l’impulsion par exemple du ministre Araki,  l’Education nationale inculque désormais aux écoliers (parmi lesquels Mishima, né en 1935) les trois principes de base de la nouvelle idéologie  :
  – kokutai :  « culture », ou « civilisation », avec une connotation ultra-nationaliste,  fanatique, violemment xénophobe ;
  – kodô  : la « voie impériale », dévotion unique à l’empereur déjà vulgarisée par les groupes militaristes ;
  –  Nippon  Shugi , ou « nipponisme », qui isole les constantes de la civilisation insulaire en vue de les imposer, de gré ou de force, à l’Asie entière.
      Répression policière à l’intérieur, ravages impérialistes à l’extérieur, d’abord en Chine.  Culte de l’empereur, du drapeau, de l’armée. Et puis la guerre totale :  enfin appelé devant les commissions de recrutement, le jeune Kimitake Hiraoka  –  le futur Mishima  – , malingre et souffreteux, sera finalement exempté du service armé, en dépit des pertes  terribles de la fin du conflit. Il n’en est semble-t-il qu’à moitié mécontent, ce qui ne l’empêche pas, début  1945, de fréquenter assidument les idéologues de l’Ecole romantique. Après Hiroshima et Nagasaki,  tous croient que l’empereur, donnant lui-même l’exemple, va ordonner à la nation le suicide collectif. Il n’en est rien, et Mishima ne se remettra jamais de cette double trahison : non seulement l’empereur ordonne la reddition, mais, et c’est beaucoup plus grave, il va s’adresser directement au pays (janvier 1946) pour déclarer qu’il est un être humain, nullement une divinité… Qu’on ajoute à cela l’occupation étrangère, pour la première fois dans l’histoire du Japon, et la Constitution humiliante imposée par McArthur, qui stipule que le Japon renonce à jamais à disposer d’une armée autre que d’autodéfense, exigence inouïe dans l’histoire du monde, et l’on comprendra mieux quelques-unes des obsessions qui irriguent l’oeuvre de Mishima.

      Le suicide (juin 1948) de l’écrivain phare  Osamu Dazai –  depuis Akutagawa, le suicide est presque de tradition parmi les écrivains japonais –  va précipiter ce qui n’est encore qu’en suspension dans les premiers essais, remarqués, du jeune Mishima.  Commençant par où bien d’autres ont cru devoir finir, il entreprend  Confession d’un masque , qui sera le succès de l’année 1949, et lui vaudra une immédiate célébrité.  Cette introspection sans ombres, mais non sans complaisance, fait affleurer une double composante de sa personnalité, qu’il ne cessera désormais de développer, voire d’exploiter :  sado-masochisme,  homosexualité.  Son évocation torride de saint Sébastien hérissé de flèches fait scandale autant que la franchise de l’aveu : l’onanisme associé à la pulsion de mort.  Dès lors, vingt années durant, Mishima va choquer et fasciner la critique comme le grand public. Il n’est sans doute pas d’autre exemple depuis la dernière guerre d’écrivain aussi adulé, controversé, haï . Au milieu des années cinquante il est au faîte de la gloire : on le publie à des centaines de milliers d’exemplaires,  on s’écrase aux premières de ses pièces, les paparazzi l’assiègent. Il soigne son image de noctambule mondain, n’hésite pas à tourner dans des films de série B ou pire  (Un dur), passe chaque jour des heures dans les salles de musculation, pose à demi nu pour les plus grands photographes, tel Kinshi Shinoyama…
      Au printemps 1960, le Japon est au bord de la déchirure, et Mishima aborde ce qu’on pourrait appeler sa dernière ligne droite. Sous l’impulsion des partis de gauche, d’immenses foules se mobilisent pour empêcher la reconduction du « traité de sécurité » de 1952  (Anpo) avec les USA.  Les heurts avec la police et l’extrême-droite sont très violents : il y a des milliers de blessés, une étudiante est tuée, un député socialiste poignardé.  Le gouvernement  Kishi ne plie pas, le traité est automatiquement reconduit. On s’attendrait à ce que de tels événements obligent Mishima à prendre parti, mais non : s’il méprise Kishi, ce « tout petit nihiliste », il ajoute « fort heureusement je suis un romancier, et non un politicien. »  Mais c’est à ce moment même, précsément , que son oeuvre de romancier témoigne contre lui.  Cet été-là il écrit une nouvelle de quarante pages,  Patriotisme  (reprise dans le recueil  La mort en été ) dans laquelle il décrit avec une précision clinique le suicide rituel au sabre  (seppuku) d’un jeune officier, après l’échec de la tentative de putsch ultra-nationaliste de 1936.  Notons que le héros n’est pas directement impliqué dans l’affaire : il s’agit d’un suicide de « solidarité ».  Symptomatiquement, lorsque l’Histoire s’emballe, Mishima en profite pour cultiver un peu plus le narcissisme de saint Sébastien ;  mais cette fois avec des allures de répétition générale.

      Le 12 octobre 1960, le président du Parti socialiste,  Asanuma, est assassiné au sabre court, en plein meeting, par un jeune militant d’extrême-droite nommé Yagamuchi.  Et dès lors  Patriotisme,  qui paraît en janvier 1961, en reçoit un éclairage tout différent.  D’autant que paraît en même temps, dans une autre revue, une nouvelle  ( Dix-sept ans ) d’un jeune écrivain encore inconnu,  Kenzaburo  Oé :  c’est le portrait d’un fasciste paranoïaque et précocement aigri.  Les deux oeuvres évoquent immédiatement Yamaguchi, mais comme l’avers et le revers d’une médaille :  les idéaux « fanatiques » que Mishima exalte avec une sombre délectation ne sont, chez le minable héros de Oé, qu’un moyen d’oublier  « son être intérieur,  si laid à voir, si aisément meurtri, tout fangeux et faiblard ». L’un caresse l’abcès que l’autre voudrait crever.  Mishima n’oubliera pas Yagamuchi, déclarant même en 1968 devant une assemblée d’étudiants :  « Il a été magnifique. Comme vous savez, il s’est donné la mort par la suite. En mourant de la sorte, il s’est montré entièrement fidèle à la tradition japonaise. » L’acte, au fond, n’a pas d’importance en soi : simple prétexte à une « belle mort », consentie, méditée,  assumée.

      Il écrit pourtant, inlassablement, chaque nuit, comme s’il devait vivre cent ans.  Plusieurs  fois proposé, il attend en vain le prix Nobel. Et il pratique à outrance l’escrime japonaise, le kendo, jusqu’à obtenir le cinquième dan en 1968 ;  Isao, le héros de  Chevaux échappés  ( 1966 , second tome de sa tétralogie  la Mer de la Fertilité  ) est ainsi un reflet narcissique de Mishima escrimeur, mais aussi une nouvelle incarnation du martyr « patriote »:  cette fois la référence est une révolte de samurai  (1874) chez lesquels l’intégrisme vieux-Japon confinait au ridicule  ( ils ne prenaient le papier-monnaie qu’avec des baguettes et se couvraient d’un éventail blanc en passant sous les lignes télégraphiques ). Comme si, l’échéance approchant, il fallait en chercher le modèle de plus en plus loin, dans un passé de plus en plus crispé. Encore un peu et c’eût été l’exaltation de la période Genji,  cet Age d’Or du Japon, quand l’Europe ne savait comment gérer l’héritage de Charlemagne. Mais Mishima a désormais « dépassé » de si pauvres objections. Aveuglé, le sabre à la main, toute pensée et toute énergie focalisées sur ce qu’il croit être l’essence de l’esprit japonais :  le martyre pour la cause impériale.  Quand il fonde, en 1968, la Société du Bouclier  ( Tate no Kai ) avec quarante étudiants triés sur le volet et soumis à un entraînement militaire intensif, il a atteint le point de non-retour. Rien, dès lors, ne saurait plus faire obstacle à la folle équipée du 25 novembre 1970 : le général ligoté dans son bureau, le discours grandiloquent sous les quolibets des pioupious, l’éventration pas très réussie, la décapitation par l’ami de coeur, et le suicide de celui-ci. Le tout filmé en léger différé par les caméras de la NHK :  une belle tranche de vie pour le Journal de 20 heures, celle même que Mishima souhaitait qu’on montre. Les entrailles enfin de saint Sébastien.

      Ce qu’on sait moins, et que révèle son biographe Henry Scott-Stokes  ( Mort et vie de Mishima , Balland ), c’est que cette aberrante milice était financée, uniformes et tout, par le parti libéral-démocrate au pouvoir, avec la caution du Premier Ministre Eisaku Sato ( prix Nobel, lui… de la Paix !) et du ministre de la Défense Nakasone, l’actuel  (1985) Premier Ministre,  qui déclamait récemment  la Lorelei , en bateau sur le Rhin, sous le crépitement des flashes… Comme quoi, au Japon, les politiciens  ( de droite – les autres n’ont jamais pu approcher du pouvoir ) se donnent pour ce qu’ils sont : des pitres et des hypocrites. Car quel officiel nippon n’a pas exprimé, chaque fois que l’occasion lui en était donnée, sa sainte horreur du geste fou de M. Mishima ?
      Or il est clair que Mishima, avec son absence totale de sens politique, et même de sens esthétique, a rendu un fier service au Japon du « miracle », fièrement tourné vers le troisième millénaire :  il l’a purgé de quelques vieux démons. Plus personne, après lui, n’a dégainé le wakizashi de suicide, ni le long  katana.  Ce sont objets de musée ou de collection. Et cependant rien n’est réglé :  le vieil empereur est toujours là, garant d’une Constitution venue d’ailleurs. Le Japon n’a toujours pas de véritable armée, ni de pétrole du reste pour alimenter sa puissante machine. L’extrême-droite est bien vivante, et des puristes tonnent contre le Coca-Cola et l’impérialisme des tournures anglaises au sein même de la « vraie langue ».
      Rien n’est réglé, non. Mais Mishima, au fait, se vend bien. Ne parlons pas de l’oeuvre, mais du mythe. Deux épaisses biographies en cinq ans,  maintenant un film (  Mishima , de Paul Schrader )… Le premier volume de la collection Arcades (Gallimard) consacré au commentaire crispé, et le plus souvent ridicule, à quoi Mishima se livre du  Hagakure , la bible de l’éthique samurai… Trop de marbre est tremblant sur tant d’ombres. Nous demandons solennellement qu’on laisse enfin dormir en paix M. Mishima Yukio, sa légende, et sa veuve abusive.

* Yukio MISHIMA :  Confession d’un masque , le Soleil et l’Acier , le Japon moderne et l’éthique samouraï  (Gallimard, comme tout Mishima…traduit de l’anglais, selon sa volonté expresse, perpétuée par ses ayants-droit)
* John NATHAN :  la Vie de Mishima (Gallimard)
*Nagisa OSHIMA :  Ecrits 1956-1978  ( Cahiers du cinéma / Gallimard )
*Maurice PINGUET :  la Mort volontaire au Japon  ( Gallimard  –  ouvrage essentiel, dont la portée excède de beaucoup ce qu’annonce le titre )

( article initialement paru  dans  Révolution, n° 273, 24 mai 1985 –  relu et amendé, mars 2010 )

Alain PRAUD

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