Inactuelles , 3

Deus sive natura  /  Natura sive poiesis

(Dieu, autrement dit  la nature…)

La nature (le monde) est « poiétique » en ce qu’elle produit sans cesse de la beauté, de transformations en transformations ( huà )  –  et comme il ne saurait y avoir de beauté négative, cette activité poiétique est également « poiéthique ». L’accroissement du Beau est aussi accroissement du Bien.
    L’activité artistique (humaine) est mimesis au sens où, volontairement ou non, elle s’inspire de cette poiéthique qu’accomplit la nature. Elle est et ne peut être que positive. En ce sens la « fin de l’art » signerait la fin de l’homme – et de lui seul : la poiesis se poursuivant sans lui, imperturbablement. Je crois avoir compris cela à la Réunion.
    J’y ai peut-être compris aussi – mais la Grèce, puis la Chine et le Japon m’y avaient préparé – que l’homme est contingent, que tard venu il n’est nullement une fin, qu’il devra s’effacer.  C’est tragique, ce n’est pas désespérant.

                                                               ***

  Naum Gabo et A. Pevsner,  Moscou  1920  :  « La Réalité est la beauté la plus élevée ».
C’est ce que je pense, sauf que cela peut s’entendre de façons diamétralement opposées.  Ainsi « réalité » doit s’entendre sans majuscule – sinon c’est un nouvel avatar de la transcendance, avec son clergé, son Inquisition, etc. Ce que devint le « réalisme socialiste » façon Jdanov.
    Disons autrement  :  « La beauté ne procède que du réel ». Par exemple.

                                                            ***

    Le sentiment qui naît de la familiarité avec les choses  –  certaines choses, et une certaine familiarité  – que Freud nomme unheimisch ,  « inquiétante familiarité ».  Sentiment de ne pas être chez soi, tout en y étant plus que jamais  (être et tout à la fois ne pas être)  éprouvé en haute montagne ou sur les falaises de lave de la pointe de la Table  (Réunion).  Plénitude du vide.  Comme si le paysage (au sens le plus large) m’arrachait à moi pour m’incorporer à lui  –  chose à quoi je ne suis ni ne serai jamais préparé.

    N’est-ce pas à rapprocher de Zhuangzi  ( »   Désoccupé de soi, formes et choses d’elles- mêmes apparaissent  « )  –  le chinois dit  « quand on n’habite plus son moi »  :  ce qui, pris à la lettre, est hors de portée  –  comme vrai sens de l’ « inspiration » ?   Cette « inquiétante familiarité » du monde, n’est-ce pas alors ce qu’implique l’ « habiter en poète  »  (dichterisch) de Hölderlin  ?

(  Ainsi  ce jour de fin juillet 2005  près du col de Pinata , le  guo po shan-he zai  de Du Fu  soudain traduit  :  « Pays dévasté , paysage immuable » .  Hélas encore approximation et trahison :  shan-he généralement traduit par « la Nature » tandis que  « paysage » se dit plutôt  shanshui .  Ou alors : « Patrie ravagée , pays immuable » –  mais « patrie » est lourdement connoté , n’a sans doute guère de sens pour Du Fu…)
    ( Revenant alors, penaud, à la traduction classique – tout aussi frustrante –   » Pays détruit , la nature demeure « )

     ( « L’inquiétante familiarité » , c’est plus haut encore –  solitude quasi boréale , goût de fer-blanc de l’air , hostilité absolue de la roche , nanisme scintillant des fleurs )

    Cette proposition de Marc-Aurèle (où?),  de constamment imaginer la totalité du monde et la totalité  de la réalité .  Si cela se pouvait, écrirait-on encore ?

                                                                                              ***

    Qui a rédigé l’article  « Bonheur » de  L’ Encyclopédie ?   Rousseau ?  Diderot ?  Point. C’est un certain abbé Pestré.  Le bonheur, écrit-il, est  « un état tranquille,  semé çà et là de quelques plaisirs qui en égayent le fond « .
     Ainsi,  se reflétant dans le lac Dal  (Srinagar,  Kashmir)  ,  Nishat , tranquille jardin semé çà et là de fruitiers et de fontaines.  Cela sans bruit  (août  1979) .

Alain PRAUD

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