Défense de chanter …

     Il y avait autrefois sur les ondes de France-Musique  (qui ne portait pas encore l’s de la pluralité)  une émission qui par la suite a connu divers avatars mais qui s’intitulait alors  « La  tribune des critiques de disques », animée par Armand Panigel.  C’était le dimanche après-midi. Il y avait entre autres Jacques Bourgeois, spécialiste de l’opéra, et surtout le féroce, l’incontrôlable Antoine Goléa.  « On n’entend pas la forêt ! » s’écriait-il à propos d’un lied de Schubert. Ou bien, parlant de Sviatoslav  Richter  :  « Je suis désolé :  il tape ! »  Et une fois, d’un ton patelin  :  « Ce serait pas mal, mais qui est le monsieur qui chantonne derrière le piano ? »  Il s’agissait d’un des premiers Bach de Glenn  Gould  –  lequel en effet s’accompagne à bouche fermée  (on l’entend nettement sur le microsillon) .

     Quelque temps plus tard, à la  télévision  (l’émission,  « La leçon de musique » (?)  est bien défunte, elle) ,  on vit et entendit  le prodigieux violoncelliste  Paul Tortelier, en bras de chemise,  jouant  a capella et commentant devant des élèves déjà virtuoses le concerto de Dvorak ;  et tout en jouant, lui aussi chantait  :  « Mes chers amis, quand vous reverrai-je ? »  On en souriait, c’était attendrissant et un peu ridicule, comme ces grands savants ou artistes à qui l’on pardonne leurs écarts de langage ou de conduite justement parce qu’ils sont grands.  Mais comme le poète enjoignant : « Défense de déposer de la musique le long de mes vers »,  réciproquement on suppose acquis que la musique « pure » (instrumentale) se passe de tout commentaire verbal, surtout chanté.

     Pourtant la musique chante vraiment.  Dès la première, immense phrase  orchestrale du Kyrie de la Messe en si mineur de Bach, enfant on n’en mène pas large  :  le père sévère (Lacan)  va parler.  Pareil pour telle symphonie, sonate, quatuor de Beethoven  ;  pour la Fantastique de Berlioz  ;  et que dire de l’interrogation douloureuse, déchirante, de l’entrée du soliste dans le concerto pour violoncelle de Schumann ?
     Un autre exemple, et qui me semble éloquent, est l’ Etude  « Révolutionnaire » (n° 12, en ut mineur) de Chopin.  Tandis que la main gauche, implacable comme un métier à tisser, aligne les séries chromatiques comme autant de marées d’é&quinoxe  –  foules grondantes et près de tout déborder  –  la main droite fait comme si elle proférait ce dialogue, sur un fil d’acier chauffé à blanc  :  « _  Que voulons-nous  ? _ Mais la Liberté ! »  On peut préférer l’interprétation hautaine, rigoriste, de Claudio Arrau  ;  mais ici toutes les emphases « romantiques » sont  légitimes.

     Comme la musique d’aujourd’hui fuit généralement la mélodie,  forcément elle chante moins.  Mais on se gardera de désespérer de Dusapin, de Boesmans, de Mantovani,  de Kaija Saariaho.  Sans oublier les Américains  Phil Glass et John Adams  –  mais leur réputation n’est plus à faire  ( Einstein on the beach ,  Nixon in China , etc ).  On chantera toujours.  La plus assurée défaite des talibans en Afghanistan est inscrite dans leur proscription de toute musique à ce peuple chanteur.  Sans parler des cerfs-volants.

Alain PRAUD

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