Créosote

     Créosote,  mot retrouvé dans les Carnets de Pierre Bergounioux  (Verdier).  La chose et son odeur associée à l’enfance (Lot-et-Garonne) : on passait à la créosote les séchoirs à tabac, grands vaisseaux noirs échoués près des fermes. Sur le Canal Latéral, qu’ici on appelait improprement Canal du Midi, les péniches en étaient chargées me semblait-il – de coaltar aussi : comment le savais-je ? Mais là c’était le mot qui m’enchantait. Comme je ne savais rien de l’anglais, il me paraissait avoir une résonance aztèque.

     Créosote (1832) signifie « conserver la chair », mais ne conservait que le bois : traverses de chemin de fer aussi, poteaux électriques entreposés dans le parc de la centrale EDF, près de la maison, à Saintes. bruits et odeurs de la gare de triage, à cent mètres, au-delà de la route de Taillebourg. Lignes à haute tension , les cables qui crépitaient, bourdonnaient. Paysage familier, rassurant, de l’âge industriel.  J’aimais donc le parfum de la créosote, et celui des peintures fraîches, du mastic, de l’asphalte encore fumant qu’on appelait goudron, de l’acétone  (peut-être mon préféré) , de l’éther aussi – coupant, inquiétant, excitant –  qui en ce temps-là montait à la tête dès qu’on poussait la porte d’une clinique, d’un cabinet médical, d’un dispensaire, d’une infirmerie d’école ;  et d’autres, mêlés, dans les drogueries – plastiques, cires, encaustique, quoi encore.  En même temps, à portée de narines, toutes les fragrances de la nature, fenouil sauvage, lilas, foin coupé, terre retournée, brou de noix. Et cela s’éprouvait des dents, de la langue : raisins verts, oseille des prés, âpreté savoureuse des guignes, et celle des prunelles, presque insupportable, anesthésiante. La pêche de vigne chapardée, même véreuse, récompense suprême.

     Odeurs encore : Gauloises de mon père, tabac gris de mon grand-père, cigarette blonde que ma mère s’autorisait une fois l’an ou plus rarement encore. Odeurs fortes de ce temps : granges, caves et hangars sentant la poussière et le vin aigre, fumiers, fosses à purin, latrines des jardins, urinoirs des villes. A la campagne bouses et crottins, cassis, arbres fruitiers, lauriers, créosote, buis. Odeur de buis associée à la religion – presbytères, plus tard sur les pentes de Montségur. Encens des rites catholiques. Enfant de choeur, ivresse de la fonction de thuriféraire – une seule fois. Et les vieux meubles bien cirés des sacristies.

Alain PRAUD

2 commentaires sur “Créosote

  1. A rebrousse chemin

    Oui. Le retour le plus surprenant à l’enfance, aux vieilles années en général, se réalise par l’inhalation inattendue ou volontaire (à la recherche du temps passé …) de parfums, d’odeurs fortes et autres fragrances subtiles.

    Oui, des images anciennes me reviennent quand des odeurs de « renfermé » me prennent à la gorge.
    Je suis alors devant les volets bleu fatigué de la bien nommée « vieille maison » à Meilhan, aux fenêtres et huis, clos durant l’hiver.
    L’on s’y réfugiait l’été, lorsque les touffeurs aquitaines nous saisissaient le corps entier, dans le jardin coloré et immobile sous le soleil blanc.

    Les remugles entêtants, qui imprégnaient la cuisine et les chambres de terre battue, renvoient l’image de nos lectures sur la table paysanne habillée de formica : Larousse de 1932, Cœur vaillant, Buck John, Journal de Mickey à vingt centimes (de franc), Joseph Peyré et ses méharistes intègres, parcheminés par le sable et le soleil (pourtant seul son frère avait connu les oueds à sec et les puits saumâtres).

    Oui, je courais, entraîné par les voisins de mon âge, shorts tâchés d’herbe et sueur au visage, sur les amoncellements de poteaux enduits de créosote (nous, on appelait ça goudron). Cette odeur puissante me plaisait bien. Elle était indissociable des jeux du jeudi lorsqu’on avançait vers les beaux jours.

    Oui. On grignotait les tiges d’oseille sauvage avant de construire, de bric et de broc, au péril de nos vies, des cabanes dans les grands chênes qui bordaient les prairies environnantes. Eraflures et tremblements. Nos mains sentaient les bois rugueux et les feuilles écrasées.

    Nous construisions aussi des tepee avec des tiges de fenouils montés en graines, entrelacées, dans l’interstice desquelles nous glissions patiemment des plaques de mousse ramassées au hasard des bois environnants. Odeurs fortes et inoubliables.

    Meilhan à nouveau. Le soleil couchant abandonnait ses feux orangés sur le jardin que la touffeur du jour avait pétrifié. Le grand père humectait, avec une juste parcimonie, les fines mottes éclatées par la chaleur.
    L’arrosoir, tel le tonneau des Danaïdes, se vidait sans cesse. Le ballet lent de la haute silhouette grave du vieil homme, tout entier à sa mission, constituait le rite du couchant.

    D’un pas égal, du plus près ou du plus profond du jardin, là où l’ombre inquiétante du séchoir à tabac commençait à se poser, il allait, au « clotte », vivier à têtards, pour, penché sur l’eau sombre, happer le précieux liquide.

    Le léger glouglou de l’arrosage accompagnait, avec la nuit qui s’installait, le petit cri suraigu des crapauds noirs et nains sortis à maturité du point d’eau.
    A ce moment les rosiers anciens se répandaient en parfums aujourd’hui oubliés et les dahlias pourpres renvoyaient enfin au disque rouge, qui glissait doucement derrière les champs de tabac, leur couleur sauvage.

    Les senteurs humides et subtiles de la nuit commençaient alors à se répandre.

    Chacun des étés à Meilhan constituait un havre parfait : je me disais que là, précisément, rien, aucun souci, aucun ennemi ne pouvait m’atteindre ou m’inquiéter.

    Ces lieux ne peuvent disparaître, pas plus que l’époque où nous y avons vécu : notre mémoire olfactive nous les conservera jusqu’à la mort.

    PS : l’an dernier, au British muséum, j’ai observé longuement cet homme exposé dans une vitrine, momifié « naturellement », donc pas embaumé.
    Il est nu, comme endormi en position fœtale, sur le côté gauche, si vrai dans cette attitude : le bras droit replié, dont le coude frôle le genou droit, pose tranquillement la main contre l’épaule, tandis que le bras gauche, sous le corps, laisse apparaître l’autre main entrouverte, devant la bouche.

    Depuis combien de siècles cet homme est-il réfugié dans le sommeil contre la fuite éperdue du temps ?

    Michel 25 juillet 2010

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