La Fontaine des Larmes

On n’a donc pas retrouvé la fosse commune de Federico Garcia Lorca et de ses compagnons de hasard en cette aube déjà tiède du 19 août 1936  ;  et c’est bien ainsi.  « Ils ont fondu dans une absence épaisse… »  Cette histoire tient tellement à mes propres chair et os que je ne sais par où commencer.

     Peut-être que d’abord il y eut le  toro de fuego , ce noir caparaçon de fer dont se couvrait un faux Minotaure de fête foraine, qui empest ait la poudre et dardait en tous sens un feu dangereux .  Plus tard cette demi-heure dominicale sur France-Musique , « Sortilèges du flamenco » de Robert J. Vidal . Puis le film de Frédéric Rossif , Mourir à Madrid ;  celui aussi de Malraux d’après son propre roman , Espoir, sierra de Teruel  –  film bien meilleur qu’on ne le dit souvent, brut et sophistiqué,  entre le hiératisme eschylien et la grandiloquence barbare, monté à coups de serpe, inachevé avant d’avoir commencé .  La découverte en 1973 d’une Espagne encore franquiste mais où communistes et anarchistes donnaient de la voix sans crainte , sentant  la bête haletante, à genoux sous peu .  Le plus drôle avec ça, c’est que j’ai oublié Federico, ma première rencontre avec lui, poésie, théâtre… Oui, j’ai joué l’alcalde de  La Savetière prodigieuse , je venais de voir  La casa de Bernarda Alba , mais c’était bien tard, 1975 , 1977 .  Ou bien , vers cette époque , le  Llanto por Ignacio Sanchez Mejias  mis en musique par Maurice Ohana , puis au festival de Saintes (1978)  le concerto pour violoncelle d’ Ohana encore , Anneau du Tamarit , en hommage au Divan  de Federico… Et en 1978-79 j’entreprends un long poème , illisible comme on faisait alors (mais moi plus que d’autres) , que sans trembler j’intitule  Llanto por Federico Garcia Lorca…

     Et puis, l’été 1980 , j’y vais, chez Federico . Je connaissais déjà Grenade  ;  cette fois je descends dans la Vega, ses sources fraiches, ses peupleraies, je vois Fuente Vaqueros, sa fontaine justement, et le monument emphatique que le vieil Alberti venait d’naugurer à la mémoire de son ami . Rude café plein d’hommes ce dimanche matin , qui lorgnent sans aménité l’étranger et les deux jeunes filles qui l’accompagnent.  On ne s’attarde pas. Je n’avais pas encore lu le livre de Gibson, qui disait où exactement devait reposer Federico en personne , sous ce qui était déjà de belles villas bordées d’oliviers, dans une tranchée où le fossoyeur qu’il avait (Gibson) retrouvé assurait les avoir empilés , lui Federico reconnaissable à sa lavallière  ( mais une lavallière pour aller à pointe d’aube devant la bouche des fusils, lui, Federico ? ) , et l’instituteur unijambiste Dioscoro Galindo Gonzalez , et les deux banderilleros Joaquin Arcollas Cabezas et Francisco Galadi Mergal , tous républicains actifs et militants de gauche . J’étais moi-même communiste à cette époque  ( non, pas en 1936 ! mais en 1980 oui –  je dirai plus tard ma collaboration à l’hebdo Révolution )  et j’avais  (j’ai toujours) les cinq lourds volumes de  Guerre et Révolution en Espagne de Georges Soria (Livre Club Diderot/Robert Laffont) , lecture « correcte » de la guerre d’Espagne par le PCF et la IIIe Internationale ; dépassée donc, cette somme (mieux vaut lire aujourd’hui Hugh Thomas, La guerre d’Espagne, R.Laffont « Bouquins ») , mais non sa sidérante iconographie : par exemple cette photo (mai 1936) d’un banquet d’écrivains et d’artistes où figurent avec Federico entre autres Alberti, Bunuel , Neruda  –  tous fixant l’objectif comme s’ils étaient déjà morts.
     Ce même été  1980 j’ai acheté dans un supermarché  de Séville les 2 volumes des Obras completas (Aguilar  –  y compris dessins et musiques) . Plus tard il y a eu l’édition Belamich pour la Pléiade , que j’ai encensée dans Révolution  (« Federico , soleil cou coupé » – n° 187, octobre 1983) . Mais depuis, hors mises en scène de ses pièces, ce qui n’est pas rien, on ne parlait plus guère de Federico, je veux dire de sa poésie, aussi importante pour le XXe siècle que celle d’Apollinaire ,  Rilke , Cummings ou Tsvetaieva . Voir  Poeta en Nueva-York .

J’allais oublier . Le lieu-dit de la « disparition » se nomme  Fuente Grande , en arabe  Ainadamar , « la fontaine des larmes ».

Alain PRAUD

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