Notules éparses

« Fragilité » de la beauté  –  c’est notre perception qui est fragile.  Pour un papillon qui penserait, ce ciel incendié, à nous si fugitif, serait une image de l’éternel.  Mais ce point de vue spéculatf ne nous est d’aucune utilité. C’est bien  Jaccottet qui a raison  ( Et, néanmoins , p.52-53, à propos d’une note de G.M. Hopkins ) : la beauté ne se donne à voir que dans sa fuite, son évanouissement ; et elle ne s’évanouit que parce que nous sommes nous-mêmes évanescents, et le savons  (  « La beauté n’a d’existence et de sens que pour un être promis à la mort » –  J.C. Pinson, Habiter en poète )

… ainsi le poème est presque toujours  –  du moins pour moi  –  travail de fiction :  un élément déclenchant,  image ou séquence,  « s’arborise »  (se fait arborescent)  presque soudainement quand tout va bien, comme on ouvre un parasol.  Les meilleurs poèmes semblent  nés de l’instant :  « Le ciel est, par-dessus le toit » ,  « Sous le pont Mirabeau… » ,  « Demain, dès l’aube… »   Sans parler du haiku, dont la fulgurance est gage de perfection  –  et cela rejoint le geste de peindre.  Mais aussi bien chez Pollock ou Picasso que chez le calligraphe japonais il y a beaucoup de pensée-peinture  avant ;  ramassés avant le bond.  On peut ainsi rester des jours, semaines, ou mois, dans l’attente de parole (une attente active).  Puis elle vient.  Ou pas.

En revanche, comme ceci est construit, et codé :

Du hameau les quelques arbres se dépouillent.
Feuilles d’érable , rouges , s’éparpillent.
De brume ou de pluie le passant se fait rare.
De mélancolie chrysanthème nous parle.
Déjà tombe la neige d’un ciel givrant
Quand, seul, un canard plonge dans le néant.
A l’horizon, loin,  s’envolent les nuages.
Départ d’hirondelle,  arrivée d’oies sauvages
Appelant sourdement à cris déchirants.

( Xiyou Ji, ou  Pérégrination vers l’Ouest,  jadis transcrit et traduit  Si Yeou Ki, ou  Le Voyage en Occident  ,  ch. XIII ,  « Il  faisait un temps de fin d’automne ». Traduction modifiée,  juillet 2002 )

Orage du 15 (août  2002) .  Rouleaux d’encre de Chine de dilutions différentes.  Transparences de gris, floculations, effilochages, fumées  –  jusqu’à des fragments en suspension d’arbre respiratoire ou circulatoire.
Sentiment qu’on est plongé dans le ciel comme dans une eau profonde.

Ce qui fait peur chez Bacon c’est l’absence du ciel  –  à prendre à la lettre :  un artiste que la question de Dieu n’aurait pas effleuré ?  Pourtant, oeuvre puissamment « religieuse » (elle nous relie malgré nous à ce que nous ne voulons pas savoir) .  Paix des grands triptyques .  Sérénité des aplats de couleurs .
( l’ « Euménide » qui surgit à droite du Personnage assis de 1974 , inspirée visiblement par Giotto :  « les démons chassés d’Arezzo » , Assise )

« Trouver un ciel au niveau du sol » (Leiris)  –  tel est bien notre devoir ou plutôt  notre obligation  :  notre destin si l’on veut. Et ce n’est pas ravaler le ciel, mais le regarder (au sens propre) comme contemporain du terrestre,  et sans solution de continuité ;  ce que l’expérience quotidienne nous a déjà dit maintes fois.

Yuan Mei  :   l’inspiration / la grande poésie   ( celle qui est comme le bruit du vent sous le ciel )  est par nature  ( substantiellement , essentiellement )  spontanée   ( elle est comme le Ciel – Nature   /   le Ciel –  Nature est ainsi )
ou autrement   :   la poésie est  par essence naturelle  ( comme l’est le bruit du vent )

… que tout texte , poème , livre  etc.  prétendant dire le réel en ses commissures , bords , jointures mal jointives , plans de coupe  –  prétendant dire cela ou tendre avec difficulté vers ce dire , ne pourra vraiment s’intituler .  Ou que , faute de mieux , on l’intitulera donc toujours ainsi  :   Cela   ( ce qui échappe , fuit , vers quoi on s’efforce , qui est  plus  fort que nous )

  Introspection , chose la plus inutile .  L’ombre d’un rocher , une gifle d’air , un sourire d’enfant nous en apprennent bien davantage , et sur nous.

« Désoccupé  de  soi  [quand on n’occupe plus (en) son moi] , formes et choses d’elles-mêmes  apparaissent »  :
ainsi  formulé dans le  Zhuangzi (Tchouang  Tseu) ,
comme  continuant  Jaccottet  :    » L’attachement à soi augmente l’opacité de la vie »  .

Alain PRAUD

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s